MARELLE-MÉMOIRE
photos de Gérard Rondeau
Marval
1998
On ne choisit pas son lieu de naissance,
comme on ne choisit pas de naître. C'est au fond la seule décision qui échappe.
Évidemment, ce n'est pas rien. A peine débarqué : déjà repéré et lesté.
Nom, prénoms ; date et adresse d'origine. Qu'importe où voguera plus tard
la galère, il reste cet ancrage, ce point fixe autour de quoi tournent les
horizons et s'orientent les cartes, ce territoire d'enfance qui, serait-on
au bord du Gange, au nord du Cercle polaire ou sur la Route de la Soie, n'est
jamais à distance.
Il suffit d'un orage, du feulement d'une faux dans l'herbe, d'une touffe de
coquelicots sur un talus, pour que se lèvent des galops de mémoire. Alors
revient la nuit où la foudre a frappé le Grand-Chêne, alors remonte aux narines
l'odeur du foin des derniers jours de juin, alors se flétrit d'un coup la
fleur rouge au cœur noir qui jamais ne supporte d'être cueillie et qui n'est
fascinante, éclatante, sublime, que sauvage. Babûr le conquérant, fondateur
de l'Empire moghol, situait le centre du monde à Kaboul. C'était la ville
qui l'avait fait roi et c'était, en 1504, pas loin du paradis sur terre. J'ai
longtemps rêvé, y compris à Kaboul ou dans les déserts afghans, de cette localisation
idéale. Babûr l'avait plutôt bien choisie mais, tout maître de l'univers qu'il
était, il usait là d'un pouvoir qui n'était pas en son pouvoir. Car personne
ne règne sur une fable aussi partagée, chacun occupant à son heure, parfois
à son corps défendant, une parcelle illusoire surchargée de racines, d'émotions,
de secrets, d'hymnes, d'éboulis, de statues, de murmures, de vieux clichés
: lambeau d'apanage entre magie et dérision, soudain cible inexpugnable, noyau
infracassable de soi, centre personnel, portatif et inviolable du monde.
Si je n'ai aucun souvenir du premier février d'après-guerre dans les Ardennes,
ni de la neige qui bloquait les accès à Signy l'Abbaye, j'affirme pourtant
que j'y étais. On me l'a fait savoir. Et maintenant je le sais. J'arrivais
dans un village libéré, sauf du verglas qui avait mis le siège depuis peu.
Cet isolement, toujours mentionné dans les chroniques familiales, changeait
de nature par simple inflexion de voix : de refuge protecteur il pouvait devenir
menace. Être " coupé de l'extérieur " disait en effet d'un seul souffle que
l'on était à l'abri, mais sans ravitaillement. Alentour, tout devait être
blanc.
En moi, l'empreinte la plus ancienne est d'une autre saison. Deux ans plus
tard, sans doute. C'est une image sombre, presque ténébreuse, avec très haut
une percée aveuglante, un prisme qui attire et qui blesse. Je dois me tenir
sous le couvert des arbres et la lumière m'a pris pour cible. Aucune preuve
du plein été, sinon que j'en suis sûr. Hors cadre, il y a des bourdons, des
guêpes, des taons, des libellules qui rayent le silence. Un peu de vent dans
les feuilles. Je suis seul. Je n'ai pas peur de me perdre. La forêt m'offre
un royaume démesuré.
Une seconde vision se détache nettement, comme une flèche sur un mur. C'est
la passage du petit train au travers de la place et sa disparition dans le
ruelle, à l'angle du monument aux morts. Le mouvement prime sur le décor.
Je n'ai pas idée des voyageurs ni d'une quelconque animation. Juste l'élan
de la locomotive, un soupçon de fumée, un bruit de roues et de fourgons secoués.
Ai-je vraiment entendu le sifflet que je crois entendre, ou me l'a-t-on imité
? Quoi qu'il en soit, je ne suis jamais monté dans ces wagons-là. Sitôt entrevue,
la ligne qui menait à Charleville a été démantelée, et les rails arrachés.
Ensuite, le temps déborde. Regards, caresses, fêtes, randonnées, déchiffrements,
repères, études, raisonnements, expériences, songeries, blessures, sursauts,
départs, retours, oublis, retrouvailles.