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LES OUTILS
DU CORPS
Marie-José LAMOTHE & André VELTER photos de Jean Marquis Denoël / Gonthier 1978 |
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Aucun livre jamais n'abolira la création,
fût-ce en la résumant, ni n'évoquera tous les gestes qui créèrent. Ce n'est
donc pas la volonté de compléter Le Livre de l'outil
qui nous guide, mais le désir d'outrepasser nos interrogations. Compléter, cela
signifierait qu'il y a une œuvre à clore alors que c'est d'ouverture qu'il s'agit,
des appels d'autres espaces, des échos d'un univers si proche que l'on n'y prend
pas garde. Le savoir immobile figure un masque sinistre : une décalcomanie de
pontife pour salle de conférence vide. Nous n'aspirons pas à cette solitude-là.
La chance et la joie des rencontres s'inventent dans le mouvement de la pensée,
et la pensée devient le mouvement même quand celui-ci ne craint pas de se tendre
entre intuition et incertitude. Autrement dit, donner une suite n'est pas une
fin en soi.
Avec Pierre Larousse, nous avons défini les outils comme des agents manuels
aptes à transformer la matière. La terre, le bois, le métal, la pierre, le cuir,
le verre s'inscrivent aussitôt dans la logique des choses. Y adjoindre le corps
humain paraît à la fois tout naturel, chimistes et biologiques peuvent en témoigner,
et sacrilège, le sursaut instinctif de chacun exprimant une forme de refus.
Cette réticence a sans doute gouverné le langage et imposé la dénomination d'instruments
pour les objets maniés par le médecin, le chirurgien ou le dentiste. Pourtant,
une scie d'amputation sectionne bel et bien chairs et os comme celle
du serrurier mord le fer, comme celle de l'ébéniste coupe l'ébène. La sensiblerie
dans les termes, la peur des mots, ne sont plus de saison ; aussi parlerons-nous
ici encore d'outils, la dispute sur le vocable devant prendre tout son
sens au fil des récits et des découvertes.
Le corps cependant ne s'attaque pas ainsi que le premier silex venu, le premier
oxyde de cuivre ou la première dépouille de renne. Guérir n'est pas faire la
guerre. Il importe de restaurer, non de transformer, ou le moins possible; les
remèdes, les opérations n'excédant pas le stade des agressions bénéfiques.
Car ce qui est en cause, c'est de la matière consciente d'elle-même et cela
ne va pas sans quelques conséquences majeures.
L'invention des outils voués aux soins des hommes n'obéit plus principalement
au jeu des hasards, maladresses, expériences, voire éclairs de génie, mais plutôt
à l'oppression des interdits, blocages mentaux et autres frayeurs métaphysiques.
N'importe, bien qu'il soit malcommode de lutter contre une fièvre, une gangrène
ou telle fistule, et d'encourir pour cela les bûchers des prébendiers du ciel,
les hérétiques et les fortes têtes ne font pas défaut. Leurs révoltes expérimentales,
face à l'obscurantisme des pouvoirs religieux, politiques ou scientifiques,
annoncent des éclaircies, dessinent un pointillé libérateur .Quand des tabous
jusque-là souverains, des dogmes jusque-là intangibles s'écroulent, l'ensemble
des connaissances progresse, et progressent les outils du corps. L'histoire
de ceux-ci, à l'évidence, impulse l'histoire des idées, et réciproquement. Cette
partie liée, nous entendons la saisir dans ses multiples développements avec
pour repères privilégiés les outils en charge de contredire la mort : nous voulons
réaliser un véritable palimpseste du corps, c'est-à-dire le livre toujours recommencé
des questions, des croyances, des erreurs, des images, des représentations,
des paris que l'individu, siècle après siècle, a fomentés de l'intérieur
et qui concerne son destin de carcasse éphémère. Cro-Magnon et Galilée tournaient-ils
un regard identique sur eux-mêmes, sur leurs corps distants de quelques millénaires
?… La réponse n'aura pas à être formulée, elle se détachera insensiblement de
la succession des chapitres, notre recherche s'organisant comme l'étude chronologique
de la connaissance de soi. Les artisans du corps entreront en action
quand la mémoire historique en décidera, et ils interviendront avec leurs outils
en témoins irréfutables des mutations. Tatoueur, embaumeur, coiffeur, barbier,
manucure, pédicure, médecin, vétérinaire, chirurgien, oculiste, dentiste, ceux
qui s'occupent de l'existence et ceux qui touchent aux apparences, apparaîtront
à leur place, en leur temps, les rôles des uns et des autres réservant quelques
surprises. Néanmoins, un index des métiers s'ajoutera en fin de volume au répertoire
des instruments présentés ; il permettra une lecture différente, la trace de
chaque corporation pouvant être renouée et poursuivie d'un seul souffle.
Le corps se conquiert plus lentement qu'un empire et ses frontières ne sont
jamais sûres et reconnues. Y a-t-il un outil pour approcher ce mystère, cette
vie, et l'imaginer sans limite? la poésie sans doute, celle des sables et de
la lumière, celle d'Omar Khayyâm :
Chaque atome sur terre
Fut une joue de soleil, un front de Vénus.
La poussière qui se pose sur ce front délicat, essuie-là doucement :
Elle fut, elle aussi, visage et chevelure d'un être fragile.
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