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![]() L'amour extrême Le septième sommet
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DOULEUR BRULÉE
Meurs avant moi, juste un peu
avant
Afin que ce ne soit pas toi
qui aies à revenir seule
sur le chemin de la maison
Ces vers du poète allemand Reiner
Kunze sont de ceux qui nous restent en mémoire. Leur murmure porte loin
et touche profond, dans cet espace du coeur que nous laissons rarement à
découvert, là où l'amour est nu devant l'inéluctable.
Aux jours ordinaires, l'inéluctable se déplace avec la ligne d'horizon.
Toujours visible et toujours à distance. Mais qu'advient-il quand d'un
geste brutal le temps se resserre et que la mort emporte avant l'heure l'être
aimé, si longtemps avant l'heure que c'en est un foudroiement où
le monde même perd de sa vraisemblance?
Le Septième sommet et L'Amour extrême d'André
Velter sont deux livres nés de cette épreuve et de cette dévastation,
deux diamants arrachés aux flancs de la douleur, deux colombes sauvées
de l'incendie et dont l'envol rouvre à l'infini le ciel et l'amour.
Dédiés à Chantal Mauduit, l'alpiniste dont le dernier souffle
s'est mêlé aux vents glacés de l'Himalaya un jour de mai
1998, ces livres nous bouleversent. Le chant qui se lève en eux est né
de ce qui laisse sans voix. La lumière qui en émane, si intime
dans sa substance, semble devoir se propager à jamais parmi les êtres
et dans les temps.
L'amour qui transfigure la vie, l'amour
qui est cette saillie hors de nous-même, aurait-il aussi le pouvoir de
transfigurer la mort? On est tenté de le croire, quand il passe par le
fil conducteur de la poésie. J'appelle poésie ce qui relie l'énergie
de l'âme et l'énergie de la langue. Quand les deux ne sont pas
en contact, l'humanité en nous mortifie son essor. Comme le disait Shelley,
nous gisons alors "sous les cendres de notre propre naissance et couvons
un éclair qui n'a pas trouvé de conducteur".
Ce que suggèrent les livres d'André Velter, dans la résonance
qui transcende l'ancrage intime ou le brasier autobiographique, c'est que le
temps est peut-être venu de penser à nouveau la fonction orphique
de la poésie. N'est-elle pas, comme l'amour, et dans la conscience même
de notre finitude, ce qui nous relève quotidiennement de notre propre
mort psychique et spirituelle ? Lecteur, tu es à la fois Orphée
et Eurydice !
Les poèmes du Septième sommet et de L'Amour extrême
sont écrits avec des mots de neige et de feu, des mots qui absorbent
toutes les ombres dans une transparence minérale mais qui ne consument
jamais leur pudeur dans leur élan intrépide. Plutôt que
d'élan, il faudrait peut-être parler d'intensité, mais l'intensité
même correspond toujours à une vitesse intérieure. Tout
ce qui fait une vie, un amour, un destin est resserré dans ces poèmes
dont l'incandescence n'oblitère jamais la grâce. On pense au geste
de l'archer : les vers sont des flèches, lancées vers quelle cible
? Vers l'infini qui est aussi en nous, vers cette zone de la cible que les archers
depuis les temps anciens appellent douleur brûlée.
Mais cet infini, par surcroît,
est celui de la résonance de l'ancien dans le moderne. Dans les dernières
pages de l'Amour extrême, André Velter a lié dans
un même tissage sa voix et celle des troubadours. De Peire Vidal à
Bertran de Born, leurs vers se mêlent aux siens dans un chant uni qui
ne porte nulle trace de greffe ou de suture. Ce geste opère comme une
subversion à l'égard de certaines idées reçues :
nos contemporains ne sont pas seulement ceux que le sens premier du mot, ou
la rumeur publique, tiennent pour tels. Il est des oeuvres qui dès l'instant
de leur naissance regardent jusqu'au fond de l'avenir. Celles-là nous
seront toujours contemporaines, viendraient-elles de l'Antiquité ou du
Moyen-Age, et la quête du moderne dans le passé est une des tâches
qui nous incombe. Les avant-gardistes russes l'avaient bien compris, en peinture
comme en poésie, eux qui pour inventer des formes inouïes se sont
volontairement plongés dans la fraîcheur de l'archaïque. Malévitch
a dit tout ce qu'il devait à la leçon des icônes, et Khlebnikov
à son immersion dans "la nuit étymologique".
Là où la voix sonne le plus juste, n'est-ce pas en ce point envié
où le passé, le présent et l'avenir, se confondent ? En
ces instants-là
Rien n'est éloigné de nos songes,
rien n'est trop fort à nos désirs,
rien ne peut faire que l'on renonce
à ce qu'il y a d'absolu sous nos pas.
Jean-Baptiste Para/ Les Cahiers de L'Orcca - Dossier Langagières/ décembre 2000
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