
Priscilla Telmon, Himalayas,
sur les pas d’Alexandra David-Néel, Actes Sud, 2010.
Avec
Lhassa en tête
Il est des longues marches qui n’ont pour but ou pour mirage qu’une
prise de pouvoir sur soi, que la conquête sans bénéfices
ni privilèges d’un royaume plus improbable encore que celui
du Prêtre Jean.
Avancer pas à pas des mois durant sur des terres sans fin, c’est
comme poursuivre une idée fixe en usant d’un corps toujours
en mouvement. Il y faut un entêtement infaillible et une bonne
condition physique, même si l’histoire ne manque pas d’aventuriers
malingres qu’une obsession, un désir, un pari transcendent
soudain jusqu’à les doter d’une fibre héroïque,
jusqu’à leur forger une force inouïe.
On pense à Johann Ludwig Burckhardt, à René Caillé,
à Michel Vieuchange, à tant d’autres qui se dépouillèrent
de leur attirail d’origine – coutume, idiome, éducation,
croyance – pour s’en aller par des pistes inconnues, avec
une constance et une frénésie quasi sacrificielle, répondre
à l’appel d’un nom – Tombouctou, Smara, Lho
Mantang – ou à la magie espérée d’un
lieu interdit, hasardeux, voire inaccessible. Alors, immanquablement,
leur destin se faisait l’écho d’une destination.
Avec Madame David-Néel l’identification tenait du réflexe
et d’une remémoration admirative. Comme Thomas Edward que
l’on n’appelait plus que Lawrence d’Arabie, la Parisienne,
native en fait de Saint-Mandé, allait devenir Alexandra de Lhassa,
la femme qui sut plus qu’aucune autre combien la voie vers la
sagesse était pavée de défis et qui jamais ne fit
du renoncement l’une des conditions de l’éveil.
Pourtant, la volonté d’atteindre coûte que coûte
la capitale du Tibet, et de réussir cette folle entreprise dans
les années vingt, ne doit pas détourner de l’essentiel
: c’est le chemin d’accès, c’est la route à
suivre, c’est l’approche incertaine, épuisante, interminable
qui révèlent insensiblement le sens d’une telle
équipée. Là, dans la mise à l’épreuve
quotidienne des muscles et de la pensée, du souffle et des rêveries,
les théories, les spéculations érudites, les analyses
savantes trouvent le terrain d’expérimentation qui les
confortent soudain ou les disqualifient à jamais.
Et il n’est pas indifférent qu’une expérience
aussi radicale ait été menée et gagnée pied
à pied, kilomètre à kilomètre, vallée
à vallée, désert à désert, montagne
à montagne, province à province, dans le plus haut pays
qui soit et sur un territoire qui a fait de l’impermanence le
secret de son art de vivre.
Rien ne reste en place dans les corps et les choses, la mutation de
tout et de tous est à chaque instant la loi silencieuse qui ne
requiert aucune table, aucun débat, aucun édit. Alors,
pérégriner, déambuler, bivouaquer sous le soleil
et les étoiles constitue en vérité l’initiation
première, celle qui ne dépend d’aucun dieu, d’aucun
maître, d’aucun dogme.
Au fait, affirmait Alexandra, je crois que cela m’a toujours été
et me serait, plus que jamais, pénible de demeurer quelque part.
Drôle et inconcevable idée qu’ont les gens de s’attacher
à un endroit comme des huitres à leurs banc, quand il
y a tant à voir de par le vaste monde et tant d’horizons
à savourer.
Voir et savourer. Allier la saisie à vif du réel et le
plaisir d’être là. Conjuguer la connaissance et la
chance. Exercer partout sa lucidité et son aptitude à
l’émerveillement. Accueillir l’imprévu. Forcer
les portes, les murs, les chaînes de l’inconnu. Se tenir
sans cesse sur le départ. Vivre plusieurs vies de son vivant,
et plusieurs morts aussi. Garder son passeport à portée
de main. Côtoyer l’invisible jusqu’à en prendre
la mesure. Atteindre l’impossible.
Avec Alexandra, les injonctions décisives ressemblent à
un archipel ou un chapelet sans fin. Son existence est ainsi : intrépide
et sage, intuitive et raisonnée, laborieuse et inspirée.
Elle sait à la fois prendre appui et bondir, se rebeller et créer,
méditer l’illusion du monde et rester de ce monde.
Lorsqu’en 1967, à la veille de son centième anniversaire,
elle envisage d’écrire ses Mémoires, deux titres
ont ses faveurs : L’Inadaptée et J’ai vécu
parmi les dieux. Le second privilégie les séjours qui
l’ont rendue célèbre, tandis que le premier, plus
inattendu, plus révélateur, évoque le ressort secret
de ce qu’il faut bien appeler son « tempérament ».
Dès l’enfance, elle éprouve avec une acuité
douloureuse qu’à défaut d’être anormale,
elle n’est pas dans la norme. Il n’est pas de cadre familial,
social, religieux, philosophique ou idéologique dont elle ne
veuille s’échapper. À quinze ans, elle fait une
fugue en Angleterre – ce qui ne constitue pas un mince scandale
pour une jeune fille en 1883 ! D’autant qu’elle récidive
deux ans plus tard en direction de l’Italie, franchissant à
pied le col du Saint-Gothard.
Dans une tête adolescente, le désir d’éloignement
éveille un sixième sens : celui de l’insubordination.
Et Alexandra témoigne déjà de l’alchimie
qui mêle l’évasion au refus, et change l’esprit
d’aventure en aventure de l’esprit.
D’emblée, elle a décidé de tout penser par
elle-même, de prendre ses repères où bon lui semble
: librement et en toute insolence. Un verset de la Bible lui sert de
devise : « Marche comme ton cœur te mène et selon
le regard de tes yeux. » Une maxime d’Épicure vaut
déclaration d’insouciance : « Il est dur de vivre
sous le joug de la nécessité, mais il n’y a nulle
nécessité d’y vivre. » Un précepte
du Dharmapada embrase son parcours intellectuel et son cheminement spirituel
: « Soyez à vous-même votre propre lumière.
»
Liée d’amitié avec le théoricien anarchiste
Élisée Reclus, elle rédige un brûlot féministe,
ce qui ne l’empêche pas de fréquenter la Société
théosophique de Londres, puis celle de Paris, de multiplier ses
connaissances orientalistes, d’apprendre le sanskrit et d’étudier,
dans une sorte de ravissement, la musique et le chant. À peine
majeure, elle s’embarque pour Ceylan et les Indes. De retour en
Europe, elle se lance dans une carrière de cantatrice qui la
mène de ville en ville, jusqu’à retourner en Orient
interpréter la Traviata, Lakmé, Faust et Manon à
Hanoï et Saigon.
Entre des lettres à Massenet ou à Mistral, Alexandra rédige
des libelles libertaires, des articles consacrés à la
philosophie bouddhique et un essai déjà remarquablement
documenté sur « Le clergé tibétain et ses
doctrines ». Une telle accumulation d’activités apparemment
disparates, voire contradictoires, n’est en fait que le reflet
des engouements, des doutes, des découvertes, des intuitions
d’une jeune personne d’un mètre cinquante-huit qui
ne craint pas de toiser « le vaste monde » depuis une scène
d’opéra, une salle de conférence, un coin de bibliothèque,
un sentier escarpé, tout en défiant à égalité
les idées reçues et les convenances mondaines.
En ce sens, accepter la direction artistique du Casino de Tunis, alors
qu’elle ne rêve que de sagesse orientale, aurait pu s’apparenter
à un fourvoiement quelque peu désinvolte. Pourtant, les
voies de l’éveil étant elles aussi impénétrables,
c’est là qu’Alexandra David, rencontrant et épousant
Philippe Néel, un ingénieur des chemins de fer, va définitivement
décider de sa destinée et se doter du nom qui ne la quittera
plus. Car, très vite rebutée par les routines et servitudes
matrimoniales, celle qui peut désormais signer « Alexandra
David-Néel » ne tarde pas à prendre le large.
À quarante-trois ans, en 1911, elle accède soudain à
elle-même. Elle s’offre, conquiert et façonne cette
seconde vie, qui ne comptera pas moins de cinquante-huit nouvelles années,
et qui est maintenant connue de tous par le détail de sa correspondance
et de ses livres. Initialement prévu pour une douzaine de mois,
le périple qui la mène vers les Indes et les Himalayas
durera quatorze ans, avant que d’autres périples ne suivent.
Littéralement à pied d’œuvre, Alexandra peut
enfin s’adonner à la pratique du voyage érudit qu’elle
n’a cessé d’imaginer, pratique qui requiert à
parts égales l’exploration aventureuse, l’étude
acharnée des textes, l’apprentissage des langues, la quête
des manuscrits, le recours aux pèlerinages, la rencontre des
lettrés et des sages. Sitôt débarquée sur
la terre indienne, elle inaugure d’ailleurs sa méthode
et son style, méthode et style qui, fidèle à son
caractère, l’engagent à emprunter toutes les pistes
à la fois.
Dame savante, elle obtient une audience du treizième Dalaï-Lama
en exil à Kalimpong ; franc-maçonne moderniste, elle conseille
l’éphémère héritier du trône
du Sikkim ; disciple exemplaire, elle s’installe deux ans dans
un ermitage auprès d’un maître tibétain. Puis,
révoltée par l’interdiction qui lui est faite de
se rendre à Lhassa, l’émule d’Élisée
Reclus ressuscite et retrouve, intacte, sa faculté d’indignation.
Plusieurs tentatives infructueuses ne font qu’exacerber sa détermination,
et c’est déguisée en mendiante, le visage noirci,
aidée par son fils adoptif le lama Yongden, qu’elle atteint
la capitale du Tibet après une odyssée qui enchaîne
les épisodes fabuleux, extravagants, dramatiques : attaque de
brigands, tempêtes de neige, divinations à la sauvette,
immensités glacées, instants de survie où l’on
mange le cuir de ses chaussures…
Première femme occidentale à rejoindre clandestinement
la ville interdite, Alexandra David-Néel passe presque sans transition,
avec son Voyage d’une Parisienne à Lhassa, du calvaire
à la gloire. Et rien, depuis ce milieu des années vingt,
n’est venu occulter la fascination exercée par un tel exploit.
Guerres, révolutions, avancées scientifiques prodigieuses,
moyens de communication démultipliés, records en tous
genres, n’ont pas réussi à mettre de côté
ni à jeter dans l’oubli la marche d’une obstinée
solitaire sur le Toit du Monde. Il y a là comme une subtile et
très consolante énigme.
Pourquoi un si durable engouement ? Un si tonique exemple ? Quel espace
réel, autre que mental, reste-t-il donc aux irréductibles,
aux indomptables, aux êtres sans attaches, sur une planète
quadrillée, balisée, contrôlée ? Qu’y
a-t-il à risquer, à capter, à transmettre en reprenant
pas à pas aujourd’hui l’itinéraire d’Alexandra
?
À l’évidence le Tibet, même colonisé,
asservi, martyrisé, submergé, n’a pas fini d’investir
les songes, de hanter les consciences, d’aimanter les énergies.
Que les cartes officielles ou les planisphères le donnent pour
province chinoise, qu’importe, il demeure le Haut-Pays, celui
qui commence là où tous les autres s’essoufflent.
Et le rallier en se jouant des frontières, en faisant fi des
contrôles, en n’usant d’aucun des vecteurs de l’invasion
– jeep, camion, train ou avion -, c’est raviver le message
sans ambiguïté de l’illustre devancière.
Il n’y a pas à se soumettre, en pensées comme en
actes, à la loi des états. La liberté de l’esprit
est indissociable de la liberté de translation des corps. Avancer
à son rythme à travers déserts, vallées,
villes, villages, campements, solitudes, est l’une des conditions
de l’harmonie physique et d’un abord sans emphase à
la spiritualité.
Quand un historiographe à venir entreprendra d’écrire
Les très riches Heures de Priscilla Telmon, il ne manquera pas,
lui tendant le miroir d’Alexandra, de souligner les concordances
et les inévitables, voire bénéfiques différences.
Il dira la hardiesse, l’intrépidité en partage,
la volonté inébranlable et la certitude qu’il n’est
aucune puissance, visible ou invisible, qui puisse, à la fin
des fins, entraver, détourner ou pervertir leur effort.
Il dira l’acharnement frontal de l’une, à l’étude
sous la lampe à huile, et l’indéfectible, lumineux,
désarmant sourire de l’autre. Il dira l’attention
passionnée des deux pour la nature, leur soif d’altitude
et de beauté. Il dira la connivence qui, d’instinct, les
unit aux nomades. Il dira le don inné, allègre et minutieux
de faire revivre leurs aventures à l’oral comme à
l’écrit. Il dira le sérieux, l’austérité,
la quasi solennité de l’une, et la fantaisie, la grâce,
la générosité sans limite de l’autre.
Surtout, il découvrira des goûts, des attitudes des choix
qui, toutes choses étant inégales dans la discordance
des temps, les placent en résonance. Et sans doute n’est-il
pas indifférent que Priscilla ait choisi de partir du Vietnam,
en lointain écho aux airs d’opéra qu’Alexandra
y avait chantés. Et sans doute Alexandra aurait-elle été
fière de voir Priscilla brandir le drapeau tibétain du
haut des tours de Notre-Dame de Paris pour dénoncer l’occupation
chinoise. Et sans doute, sans que la seconde soit la réincarnation
de la première, est-il incontestable qu’une ligne de crête
les relie, comme elle relie celles et ceux, rares au fil des âges,
qui ont su se hausser, s’établir, vivre, et parfois mourir,
au dessus d’eux-mêmes.
Avouons enfin qu’il est infiniment réjouissant qu’en
marge de la légende d’Alexandra David-Néel, et de
tous les documents, récits, exégèses qu’elle
a suscités, il soit maintenant légitime d’ajouter
le parcours ascendant de la plus belle vagabonde qu’aient jamais
contemplé les dieux du Toit du Monde.
