François
Cheng
À
l'orient de tout
Poésie
/
Gallimard
2005

Préface
LE TROISIÈME
SOUFFLE
C'est une parole sans autre exemple. Une parole venue du plus éloigné
et qui résonne soudain au plus près, avec un timbre d'évidence,
mais si singulier quil suggère un parcours alerté et quelques
grandes traversées de silences et d'effrois. La poésie accède
ici à un calme étrange fait de sérénité
et d'alarme. Elle a l'art de conjuguer les contraires et de donner du
sens. Elle est alliage, alliance, lien et délivrance. Elle est
en quête d'un accord partagé, toujours plus juste, toujours
plus vaste. Son territoire tient pourtant du prodige, sinon de l'impossible.
Et l'on se demande quel alchimiste s'est jamais soucié, avant François
Cheng, de changer de l'or en or ?
Une telle transmutation échappe au creuset ordinaire comme au commerce
habituel des signes, elle n'est à l'œuvre que pour s'affranchir
à égalité du gain et de la perte, de l'exploit et
de l'échec. Il s'agit en vérité d'une expérience
qui s'est donné le temps, s'astreignant à une lente ascèse,
laissant sourdre mot à mot une langue neuve à la source
même d'une langue apprise, sans oublier un instant le dessin et
la rumeur de la langue première. On pourrait croire à une
démarche forcée, à un défi quelque peu en
trompe-l'oeil, alors qu'il n'est question que d'avancées discrètes,
d'intuitions sensibles ou sensuelles, de perceptions subtiles que seule
une vie intensément à l'écoute de ses épreuves,
de ses exils et de ses métamorphoses a su légitimer.
En fait, François Cheng a mis vingt ans à choisir le poète
qu'il entendait devenir. Tout le portait à s'inscrire naturellement
dans l'orbe de la grande tradition chinoise, et même à jouer
là le rôle privilégié de l'héritier
qui, explorant un champ nouveau, impose la marque de la modernité.
On sait combien ce rôle peut être flatteur, combien il assure
à peu de frais une place dans les agencements critiques et les
classifications des manuels scolaires. Mais, pour celui qui s'était
déjà révélé dans ses essais et dans
ses traductions comme un incomparable passeur, le dilemme à résoudre
et le risque à prendre étaient d'une autre nature, précisément
parce qu'en tant qu'homme et en tant que créateur il se savait
un autre désormais.
Après son arrivée en France en 1949 et les aléas
d'un déracinement à demi souhaité, François
Cheng avait opté pour un séjour durable, puis pour une installation
définitive dans son pays d'accueil. Tandis qu'il poursuivait ses
études à la Sorbonne et à l'École pratique
des Hautes Études, l'immersion progressive dans la langue française
s'apparentait pour lui au plus stimulant des combats. Avec désespoir
d'abord, avec fièvre ensuite, il pénétrait cet idiome
étranger en identifiant autant de merveilles que de pièges,
autant d'exigences que de nuances ajustées. Habitué au pouvoir
évocateur des idéogrammes, à la surprenante et délicate
mobilité de leurs combinaisons, il découvrait ce que pouvait
offrir d'inédit, en matière d'analyse et de formulation,
l'alphabet de la rigueur auquel il se trouvait confronté.
Ayant accepté une chaire de professeur à l'Institut national
des langues et civilisations orientales, il y développa un enseignement
qui, à bien des égards, tenait compte de son cheminement
personnel. Tout en rendant accessible à ses étudiants les
voies de la culture chinoise, il ne cessait d'approfondir le dialogue
qui, en lui, s'était noué entre les deux langues dont il
était maintenant le sujet plutôt que le maître. Et,
s'il usait de plus en plus fréquemment du français à
l'oral comme à l'écrit, il n'oubliait jamais le fonds sonore
et visuel du chinois. Articulant et désarticulant phonétiquement
les mots, ou les confiant à l'étendue de la page en les
calligraphiant, il s'appropriait ainsi le phrasé et la représentation
d'un langage qu'il réussissait, du même mouvement, à
réinventer.
François Cheng a souvent souligné quelle jubilation le saisissait
au simple énoncé d'un vocable et comment, syllabe à
syllabe, les sonorités libéraient alors le sens et tout
un charroi de sensations et de réminiscences. L'un des exemples
qu'il affectionne le plus met en scène une échancrure qui
est comme un vertige. "J'étais tombé, lors d'une lecture,
confie-t-il, sur ce mot à la sonorité inhabituelle et dont
le petit dictionnaire que je possédais n'indiquait que le sens
premier ("empiètement en arc de la mer sur une côte").
À l'Alliance française, où je suivais des cours,
profitant d'une pause, je demandai à la jeune répétitrice
l'usage exact de ce mot. "Ah, échancrure ! c'est..."
et de dessiner du doigt devant sa poitrine, avec beaucoup de simplicité,
les lignes de sa robe gracieusement décolletée. Une chair
à la fois montrée et cachée selon une exacte mesure.
Aussitôt, ce mot prit pour moi une connotation sensuelle. Rien qui
ne me ravisse plus par ses syllabes phoniquement signifiantes : ÉCHAN,
quelque chose qui s'ouvre, qui se révèle, qui enchante,
et -CRURE, qui cependant se resserre pour dissimuler un mystère
tentateur.(1)"
Ici, l'influence persistante du système idéographique se
repère aisément, et c'est cette présence, toujours
au second plan mais toujours active, qui singularise à ce point
François Cheng. Sans doute a-t-il eu l'intuition, en décidant
résolument de composer ses poèmes en français à
partir des années 1980, du pari prometteur qu'il était seul
à pouvoir prendre en charge: élargir considérablement
le rayon de pensée et d'action d'un vocabulaire le plus souvent
jaloux de ses limites en lui adjoignant l'immense espace physique, mental
et spirituel de la Chine. D'autant que cela se doublait d'un plaisir immédiat,
presque juvénile, qui l'engageait en terre méconnue ou inconnue,
et le passionnait. "Maintes fois, avoue-t-il, j'ai éprouvé
cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du
monde."
Et cette fonction du poète, qui dans l'ordre de la Création
se doit plus que tout autre de nommer, Cheng l'apparente sans hésiter
à une sorte de mission. Dès lors, recueil après recueil,
il poursuit une entreprise de questionnement généralisé,
mais aussi de captation et d'accueil. Ce qu'il dit, c'est pour beaucoup
ce que l'ensemble des forces naturelles parvient à lui transmettre,
ce que la prodigieuse diversité de l'univers vivant ne cesse d'exprimer.
Il recueille et assemble ainsi comme personne les mots qui cherchent ³à
laisser parler les paysages et les choses, à laisser transparaître
entre eux un état de communion où l'invisible a sa part.²
Car les mots sont pour lui des signes aimantés qui s'entrechoquent
et s'attirent, se blessent et se démembrent parfois, mais sans
oublier qu'une autre harmonie est à forger, qu'une autre pensée
est à éveiller, qu'un autre chant est à naître.
L'art poétique de François Cheng se décline manifestement
au plus près de l'art pictural chinois qu'il a si scrupuleusement
décrypté. À l'instar des peintures ou des calligraphies,
ses poèmes entendent se confronter au processus d'évolution
et de transformation qui régit aussi bien les objets, les corps,
les représentations, les émotions que les oeuvres de l'esprit.
Dans la suite ininterrompue des effets et des causes rien ne demeure en
marge, ni le tracé d'un pinceau sur une feuille, ni la mise au
jour d'une idée, d'une figuration, d'une mélodie ou d'un
songe. Il s'agit de ne pas séparer le destin humain de celui du
cosmos, d'intégrer l'infini aux substances ou structures finies,
afin que chaque création matérielle, verbale ou imaginaire
préserve son autonomie organique et la chance de s'accomplir elle-même
en tant qu'entité vivante. Dans cette perspective, le poème
n'est jamais isolé, il reste ouvert au devenir et ne souffre pas
de son incomplétude. Il est en résonance, en affection,
en dialogue avec les éléments, avec la terre nourricière,
avec l'énigme des passions comme avec la dimension mystique des
êtres.
Imprégné des enseignements du bouddhisme et du taoïsme
qui se fondent dans le chan, François Cheng rallie pourtant la
voie orphique. On entrevoit la complexité d'une telle translation
qui aboutit à se saisir des enjeux de la poésie d'Occident
tout en continuant d'user des leviers décisifs de la philosophie
orientale. Si un rite de passage est exigé du poète, s'il
doit traverser néant et silence pour accéder à son
chant, la descente aux enfers n'est nullement une épreuve intangible
ou obligée. L'Orphée sorti d'ailleurs peut s'astreindre
à un autre périple, non pas en extérieur, non pas
à l'ombre d'une damnation, mais là où la conscience
n'est plus soumise, où l'inspiration n'est plus enténébrée,
où le corps n'est plus cadenassé. Car une expérience
de la dépossession, de l'abandon, de la perte de soi engage sans
retour. Elle décide de l'existence tout entière comme elle
décide du surgissement de la parole poétique et de sa légitimité.
Abruptement formulées par Qing-deng, un maître de la dynastie
des Song, les trois étapes de la perception et de la connaisance
s'énoncent ainsi : Voir la montagne / Ne plus voir la montagne
/ Re-voir la montagne. Et François Cheng de livrer un commentaire
aux allures de viatique : "La première étape indique
l'état ordinaire dans lequel la montagne s'offre à notre
vue sous son aspect extérieur auquel on s'habitue, sans se demander
d'où vient le mystère de sa présence, quelle richesse
nous pouvons tirer d'un lien secret avec elle. La deuxième étape
est l'état d'obscurité, voire d'aveuglement où l'on
se trouve; on est contraint d'exercer le Troisième Œil, qui
apprend à voir la présence de l'autre de l'intérieur,
d'assister à ce par quoi l'autre advient et, du coup, à
voir ce par quoi soi-même advient. Parvenu à la troisième
étape, le sujet ne se trouve plus dans une position de vis-à-vis
par rapport à l'objet, il se laisse pénétrer par
l'autre en sorte que sujet et objet sont dans un devenir réciproque,
un va-et-vient de présence à présence. Le revoir
est une illumination qui rappelle que le propos de la vraie vie n'est
pas la domination mais la communion.(2)"
Ce processus initiatique, François Cheng l'a expérimenté
en l'adaptant sans doute quelque peu au profil de sa destinée,
comme si pour pérégriner poétiquement "à
l'orient de tout", une succession d'orientations, de désorientations
et de réorientations avait été nécessaire,
comme si les trois étapes de Qing-deng avaient été
transposées et retranscrites : Voir et parler / Faire le noir et
se taire / Accueillir la vue et le chant. Cette véritable dialectique
de l'être est en effet essentielle pour que s'élève
enfin un souffle porteur de vie et de lumière, mais un souffle
incarné qui sait que douleur et douceur voisinent à une
lettre près. C'est ce troisième souffle qui, en chaque poème,
relie le nuage et l'éclair, la frayeur et l'appel, l'équilibre
et le chaos, la nostalgie et la surprise de l'éclosion.
Une grâce que l'on dirait insensée tant elle se veut légère,
fragile, tout juste esquissée, transparaît dans ce livre,
de strophe en strophe. Elle porte la soif plus loin que l'oasis. Elle
crée au coeur de l'orage une zone pacifiée. Elle prie, psalmodie,
célèbre au-delà de l'espoir et du désespoir.
Elle met à l'unisson mésange et cascade. Elle instaure l'éternité
de l'instant. Elle n'a de loi que dans l'échange. Elle change les
lignes de fuite en lignes de partage et de chance. Elle murmure que la
promesse est en nous. Elle traque un mystère où renaître.
Elle tient à un regard, à un sourire. Elle entend l'impalpable,
accueille l'indicible, épouse l'inouï. Elle se garde du mot
de trop. Elle se voue à la beauté. Elle est l'irremplaçable
legs de François Cheng à la poésie des deux versants
de ce monde-ci, sans pour autant préjuger de l'autre.
ANDRÉ
VELTER
(1) François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer
2002.
(2) François Cheng, op. cit.
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