CHRONIQUES
* 2007 *
JULIEN GRACQ Admiré, célébré,
présenté à l'égal d'un Commandeur altier
et quasi invisible, Julien Gracq devait souvent se demander par quelle
sournoise malédiction il se trouvait à ce point pris pour
un autre. Sa mort discrète à Angers, samedi 22 décembre,
à l'âge de 97 ans, modifiera-t-elle l'image d'écrivain
intemporel et quelque peu hautain qui était attachée à
son nom? Des premières pages du "Château d'Argol"
aux derniers feuillets des "Carnets du grand chemin", n'avait-il
pas suffisamment mis en œuvre les pouvoirs d'une liberté
qu'il voulait illimitée, merveilleuse, excessive et, à
l'occasion, démoniaque? A la différence des esthètes
mi-sourds mi-aveugles, ses lecteurs fervents savaient à quoi
s'en tenir. Loin d'être à l'écart de tout, Gracq cherchait précisément, par des chemins singuliers, à participer de ce Tout, à ne jamais se couper de son mystérieux champ d'attraction. C'était pour ne pas rompre cet accord fragile, incertain, avec l'unité du monde qu'il ignorait avant-scènes et parades. Il ne désertait que le jeu de miroirs, l'écume dérisoire, pas le flux profond, pas la présence alertée aux êtres et aux choses. Comme Novalis dont il se disait proche, il concevait un réel plus vaste, mais sans fêlure, ouvert à toutes les lignes de fuite, mais sans évasion radicale. "De la vie banale au sommet de l'art, il n'y a pas de rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l'attention, à une manière tout autre, tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmoniques, d'écouter et de regarder." (Julien Gracq qui êtes-vous ? Entretiens avec Jean Carrière, La Manufacture, 1986) L'œuvre de Julien Gracq porte d'abord témoignage de cette "inversion intime" qui fait soudain de la parole poétique une force aimantée. Une force qui n'a d'ailleurs de compte à rendre à personne et qui ne s'accomplit que dans le mouvement même de l'écriture qui la crée. Gracq, là aussi à rebours de l'époque, ne s'est jamais beaucoup soucié de ces débats de professeurs ou de philosophes qui n'en finissaient pas de mettre la littérature à la question, s'interrogeant sur sa validité, son efficacité, sa vérité. Avec une assurance assez provocatrice, l'auteur du Rivage des Syrtes soulignait qu'il importait "d'écrire comme on se jette à l'eau, en faisant un acte de confiance dans l'élément porteur" ("Entre l'écriture et la lecture", NRF, mai 1969). Et il ne craignait pas, à l'occasion, de se montrer plus désinvolte encore en affirmant : "Après tout, si la littérature n'est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu'on s'en occupe." (En lisant, en écrivant, José Corti, 1980). Par de telles
notations, Gracq n'entendait évidemment pas réduire l'écriture
à un pur divertissement, mais bel et bien marquer son refus de
tout embrigadement théorique et rappeler le rôle décisif
du désir, de la passion, voire de l'instinct dans l'acte créateur.
"Ce qui me plaît chez Breton, précisait-il, ce qui me
plaît dans un autre ordre chez René Char, c'est ce ton resté
majeur d'une poésie qui se dispense d'abord de toute excuse, qui
n'a pas à se justifier d'être, étant précisément
et d'abord ce par quoi toutes choses sont justifiées." (Préférences). Tous les livres de Julien Gracq manifestent cette aptitude, cette sensibilisation extrême, qui change le plus simple déplacement, la plus courte errance, en éléments d'une quête où le Graal n'est qu'un souffle, une énergie conquise sur l'imaginaire, une subversion du destin. Pour Gracq, le roman n'est pas un territoire balisé, une construction planifiée, mais un mouvement plus ou moins brusqué, avec élan, sursaut, suspens, dont la tentation première est une prise de possession de l'espace. D'où ces personnages au bout et au bord d'eux-mêmes, déstabilisés, désancrés, en état de disponibilité, de vacance, prêts à se découvrir, se dévoiler ou mourir en situation de perpétuel départ. D'où cette mobilité des images, cette simultanéité des perceptions, des sentiments, des pensées, comme si l'auteur-sourcier captait dans le monde et les songes toutes les sources à la fois et tentait, par le glissement des mots, par le déversement des phrases, de transmuer cette ivresse pure en possible plénitude. En plénitude physique s'entend, car rien n'est moins ineffable que l'écriture hautement charnelle de Gracq, car rien n'est moins désincarné que sa bouleversante respiration. "Ce matin tout à coup, en me levant, j'ai senti au plein cœur de l'été, comme au cœur d'un fruit, la piqûre du ver dont il mourra, la présence miraculeuse de l'automne. C'était sur cette journée, douce, chaude encore, à la merveilleuse lumière voilée (mais je ne sais quoi d'un peu atténué, d'un peu lointain : cet affinement vaporeux d'un beau visage aux approches de la consomption) un grand flux d'air frais, régulier, salubre, emportant – l'espace soudain sensible, clair et liquide, comme une chose qu'on peut boire, qu'on peut absorber – une de ces sensations purement spatiales, logées au creux de la poitrine, les plus enivrantes, les plus pleines de toutes, où la beauté se fait pure inspiration, qu'on mesure à un certain gonflement surnaturel de la poitrine, comme une Victoire antique." Cette citation d'Un beau ténébreux, par son amplitude et sa souple avidité à tout transmettre, à tout traduire, à tout relier, entre en résonance avec maints passages de l'œuvre. Elle évoque aussi ce passage d'un entretien avec Jean Roudaut : "J'ai l'impression que la temporalité qui règne dans la fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s'écoule dans la vie réelle." Dans l'une de ses notations brèves, Julien Gracq, évoquant l'Aubrac, écrivait : "Il faut si peu pour vivre ici." De ce peu, de cette vie, de cet ici, il semble que Gracq ait su, comme personne, restituer l'âpreté et le faste, la noblesse et les puissants maléfices, le plaisir et l'insondable envoûtement. Le
Monde |
* 2006 *
ATTILA JOZSEF Quand on est
un écorché vif, généreux, révolté,
et désespéré au point de se suicider à l'âge
de 32 ans en posant sa tête sur un rail de chemin de fer à
l'instant où surgit une locomotive, endosser post mortem
l'habit du poète national et militant n'est pas forcément
une chance. C'est arrivé à Attila Jozsef au temps du communisme
en Hongrie et l'écho de son œuvre aurait pu s'en trouver durablement
affecté. Car limiter ses poèmes à des supports de
propagande relevait, non seulement de la méprise et du contresens,
mais d'un véritable détournement d'être. C'est
tout près des rails que j'habite, |
MARCEL MOREAU En littérature
ou ailleurs, les monstres, au début, font toujours un peu peur.
Surtout, ils dérangent, ils encombrent, ils empêchent de
laisser filer le temps, les rêves, les amours ou les lectures comme
si de rien n'était. Avec eux, pas de repos à attendre, pas
d'insouciance à espérer. Le plus étrange, c'est qu'ils
restent sur le qui-vive tout en débordant de vie. On dirait qu'ils
ont dans les veines un peu du chaos initial, une sorte de germe hérité
du big bang qui les tiendrait en état d'expansion constante et
les pousserait à proliférer sans cesse, à créer
à tout-va. Le
Monde |
JACQUES LACARRIÈRE Marcheur, romancier, conteur, biographe,
essayiste, traducteur, historien, sociologue, étymologiste, danseur
en son jeune âge de zébékiko et comédien choisissant
le rôle de Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle, également
metteur en scène, photographe, portraitiste, passeur de textes,
passeur d'amitiés, passeur de passions, Jacques Lacarrière
était l'homme de toutes les ferveurs, de tous les engagements rayonnants,
l'un des très rares à célébrer et à
réenchanter le réel, l'un des très rares à
habiter en poète, non seulement le monde, mais l'univers tout entier. Le Monde |
| FRANÇOIS
DI DIO, L'HOMME-VOLCAN DE L'ÉDITION La
destinée de François Di Dio est si singulière, si
scrupuleusement exemplaire, qu'elle marque d'un trait de feu, irréductible
et pur, l'époque de cendres refroidies où nous sommes. Il
vient de mourir dans la nuit de l'été, à En Pelat,
son refuge du Gers, le 22 juin dernier. Le Monde |
| LA
DISPARITION DE SERGE DE BEAURECUEIL
Un mystique au regard clair Sans
doute y a-t-il un rêve d'enfant au cœur de toute destinée
exceptionnelle. Ainsi le père dominicain Serge de Laugier de Beaurecueil,
qui vient de mourir à l'âge de 87 ans, a-t-il su faire de
sa vie une aventure à la mesure de l'irrespressible besoin d'évasion
et d'ouverture aux autres qui avait hanté sa jeunesse. Né
à Paris en 1917 dans une famille vite désunie, le garçon
ne songeait qu'à des engagements décisifs qui le mèneraient
le plus loin possible, et Dieu lui fut un maître libérateur.
Choisissant la voie des Dominicains dès 1937, il apprit l'arabe
et le persan, devînt l'élève de Louis Massignon, fut
ordonné prêtre en 1944, servit deux ans comme aumonier militaire
avant de rejoindre l'Institut dominicain d'études orientales (IDEO)
du Caire. Là, il découvrit l'œuvre du poète
qui allait souverainement l'orienter et changer sa vie : Ansârî. |
* 2004 *
| VICTOR
SEGALEN, "Prédicateur du Divers" Retrouvé
mort dans "les broussailles au haut du gouffre" de la forêt
du Huelgoat, le 23 mai 1919, Victor Segalen gisait là depuis deux
jours, le pied gauche profondément entaillé, ayant perdu
beaucoup de sang, la tête posée sur son manteau plié,
les yeux grands ouverts, avec à portée de main une édition
d'Hamlet. Il avait quarante et un an. Cette fin solitaire, et
comme mise en scène, devait ajouter pour longtemps un surcroît
de mystère à une existence qui apparaissait déjà
saturée d'aventures et de découvertes, d'intuitions et d'errances. Le Monde des Livres |
* 2002 *
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LA
MORTE DU BOMBAY EXPRESS Célébrant Robert Van Gulik, auteur à la fois d'impeccables travaux de sinologie et d'une magnifique série de romans policiers consacrés au juge Ti *, Simon Leys notait que " sa science allait de pair, comme on le voit dans ses écrits, avec le plaisir ". Cette alliance très rare, jubilante et tonique, qui conjugue érudition et suspense, se trouve à nouveau à l'œuvre, avec le même élan et la même maîtrise, mais sur un autre territoire et en un autre temps, dans les enquêtes du brahmane Doc que Sarah Dars publie ponctuellement depuis deux ans chez Philippe Picquier. Après Nuit blanche à Madras, Coup bas à Hyderâbâd, Ramdam à Mahâbalipuram, la quatrième livraison se dirige, à la vitesse aléatoire des trains en Inde, vers la mégapole de Bombay. Comme les précédents, ce livre témoigne d'une connaissance approfondie des lieux, des modes de vie et de pensée, mais aussi d'une affectueuse connivence avec les infinies subtilités des usages et des codes qui régissent l'univers indien. Sanskritiste ayant longtemps séjournée dans le sous-continent, après de grands périples en Asie, d'Oulan-Bator à Pékin, de Kaboul à Lhassa, d'Istanbul à Tokyo, Sarah Dars réussit le prodige, sous couvert d'énigmes criminelles à résoudre, de révéler bien d'autres mystères, notamment ceux qui tissent et structurent, somme toute assez efficacement, la réalité la plus cahotique qui soit. Son héros n'est pas un policier ni un détective de métier, c'est un brahmane qui exerce à Madras la profession de médecin, d'où ce surnom de " Doc " qui le désigne familièrement et suggère en toutes circonstances une qualité d'observation hors du commun. Qu'il s'occupe de la santé de ses malades ou qu'il tente de découvrir le coupable d'un meurtre que le hasard a mis sur sa route, Doc n'oublie aucun détail, n'écarte aucune hypothèse. En outre, toujours imprégné par l'éducation traditionnelle qu'il a reçue, il ne cesse de stimuler sa réflexion en citant les traités de l'Inde ancienne, notamment le Panchatantra ou l'Arthashâstra. Loin d'être perçu comme une coquetterie ou un anachronisme, ce décryptage d'actions très contemporaines en usant d'indications venues du plus lointain passé se révèle plein d'imprévu et de charme. Doc ne méprise pas les méthodes actuelles d'investigation, mais il n'a à sa disposition que son " ordinateur cérébral " et, surtout, ne se sentant investi d'aucune mission officielle qui l'obligerait à changer sa façon d'être ou de penser, il mobilise ses facultés mentales en toute liberté, poussé par le goût purement intellectuel de l'élucidation. Car il n'a rien d'un justicier ni d'un défenseur résolu de la loi. Souvent, le coupable qu'il vient de confondre lui apparaît sous les traits d'une victime d'un autre genre, comme si dans la loterie où se jouent les actions humaines ne se comptait quasiment que des perdants. Au cours de chacune de ses enquêtes fortuites, arrive l'instant du doute radical, le moment où Doc au comble de l'indécision fait le portrait des acteurs du drame en tenant compte de tout ce qu'il a récemment découvert sur chacun d'eux. Ces petits croquis, rapides et précis, s'ils prouvent, comme il est de convention dans les romans policiers, que tous les protagonistes peuvent être suspectés, se distinguent par la lucidité mais aussi la bienveillance dont fait preuve celui qui est censé décrire et observer pour mieux démasquer. Pourtant, dans La morte du Bombay Express, les " acteurs du drame " étant précisément des acteurs, l'univers factice et futile dans lequel ils évoluent ne devrait guère inspirer de sympathie. La compassion de Doc, qui tient pour partie à sa vocation de thérapeute et pour partie à sa personnalité propre, suffit donc à changer le climat pesant d'une intrigue aux ressorts nécessairement tragiques en exploration perspicace, toujours légèrement distanciée, voire amusée. Ce personnage conjugue à l'évidence les qualités d'intelligence et de cœur, de séduction et d'humour, de courage et de modestie qui façonnent pour Sarah Dars une sorte d'Indien idéal. C'est un lettré, grand amateur de musique, expert dans l'art martial du kalaripayatt et qui, pour être brahmane, n'en est pas moins tolérant et sensible aux plaisirs de la vie. Avec lui, on traverse tous les cercles, infernaux, quotidiens ou sublimes, d'une " Comédie " qui, humaine trop humaine, ne cesse jamais pourtant d'être divine. Il est, partout, le guide rêvé, celui qui dévoile et fait partager, celui qui parle d'abondance et sait se taire quand le temps qui passe semble avoir accès à une émotion plus vaste, peut-être sacrée. Alors, en plus du fin mot de l'histoire de la-jeune-femme-retrouvée-carbonisée-dans-un-compartiment-de-première-classe fermé-de-l'intérieur, le lecteur voit son plaisir décupler en suivant les innombrables et marginales pérégrinations de Doc. On retrouve en effet celui-ci, escorté du fidèle Arjun, son ami et confident, en train aussi bien de soigner l'obésité d'un beau-frère, que de franchir les portes des studios de cinéma de Bollywood, d'affronter des voyous avec son parapluie pour seule arme imparable, de se laisser aller à manger trop épicé, de participer aux fêtes de Gokulâshtamî ou de Ganesha Chaturthi, d'écouter avec ferveur les chants qawwali des Sabri Brothers, d'arpenter Bombay en tous sens, comme de disputer de l'actualité d'un traité sur l'art de gouverner datant de quatre siècles avant notre ère... S'il est un détective de raccroc, Doc est à coup sûr l'enquêteur le plus véloce et le plus inspiré des faits et gestes, croyances, modes, survivances et réalisations de l'Inde d'aujourd'hui. Grâce à lui, Sarah Dars peut livrer l'essentiel de ce qui l'a passionnée dans l'étude de la mythologie et des philosophies indiennes, tout en célébrant le pays réel qu'elle connaît intimement, tout en entretenant le feu d'une action soutenue. Elle n'hésite d'ailleurs pas à augmenter ses romans d'un glossaire, afin de n'égarer aucun de ceux qui voudront à sa suite partir à la découverte des textes fondateurs, voire des villes de Madras, Hyderâbâd, Mahâbalipuram ou Bombay. Car ses récits sont à la fois des invitations au départ, à l'aventure, et des viatiques. Ils s'affranchissent de la distinction confortable édictée par André Breton entre " les livres de voyage et les livres qui font voyager ". Avec Sarah Dars et son brahmane Doc, le désir de vivre ailleurs, dans une réalité autre, s'accomplit autant sur la terre des hommes que dans les fantasmagories ou les rêves. Quelques uns des premiers chapitres de La morte du Bombay Express sont à cet égard des plus impressionnants : la canicule, la nuit tombée, la lente progression du train entre des paysages devenus fantomatiques, favorisent de lourdes et angoissantes visions, comme si derrière la vitre du compartiment les Contes du vampire, grand classique de la littérature indienne, s'animaient soudain : " Dans cette obscurité de poix, on ne distinguait rien, si ce n'est, ici ou là, le flamboiement d'un bûcher funéraire qui finissait de se consumer, petite fumée, escarbilles, ombre mouvante d'un homme ou d'une grande chauve-souris. La vue du brasier, pourtant très éloigné, ajoutait encore à l'impression de fournaise. Il n'était pas difficile d'imaginer les âmes des trépassés voletant au-dessus des sables encore chauds, les spectres allant et venant en leurs effroyables voyages de l'enfer de Yama au monde des vivants. " Saturé d'aussi terribles présages, l'espace du dehors ne pouvait qu'entrer par effraction dans l'un des wagons fermé littéralement à double tour. Pour passer du cauchemar légendaire à l'intrigue policière, il ne suffisait plus alors que d'une allumette. * série publiée en 10/18 Le Monde des Livres
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Va
où
Une mélodie entêtante En poésie, une voix nouvelle, ce n'est pas rien. Une voix vraiment nouvelle qui ne ressemble à aucune autre. Une voix qui se reconnaît au premier signe, au premier souffle, que l'on entend une fois pour toutes, et à chaque fois une fois pour toutes, comme personne. Depuis quelques temps ce prodige a un nom : Valérie Rouzeau. Et c'est un prodige qui dure. La publication en 1999 de Pas revoir * avait aussitôt fait événement, alerté plusieurs milliers de lecteurs, multiplié les récitals de l'auteur. Un an plus tard, Neige rien ** avait laissé la marque indélébile de textes écrits au rouge, à fleur de peau et de sang. Aujourd'hui, avec Va où, recueil maîtrisé jusque dans ses hésitations, naïvetés et maladresses contrôlées, Valérie Rouzeau s'impose puissamment, bien que tout en fragilité et légèreté sonore. Cette nouvelle suite de poèmes s'apparente d'ailleurs à une composition. Elle s'écoute autant qu'elle se lit. Il y a là un long lamento qui dit un amour impossible, mais sans durablement se lamenter. Un cri de solitude qui rit de se voir si seul en son désespoir. Un élan obstiné à transcrire de la douleur de femme avec les mots incertains et démunis des chagrins d'enfant. Si j'avais les jours à compter je marquerais soir après soir mes petites croix de récompense Je tiendrais des mois des saisons mon calendrier de forçat mon agenda de pénélope Ça ne me ferait ni chaud ni froid juillet janvier en solitaire je traverserais les années Si grand d'amour était en vue ou à revenir quel beau jour je l'appellerais mon cher Ulysse et puis je choisirais la danse plutôt que la tapisserie Mais soudain " l'ancienne gaieté se met à mugir ", la joie déferle sans prévenir, la litanie s'envole : la passion est là, l'amour s'incarne, les mêmes rythmes passent par le tamis du plaisir comme si la vie accédait à la vraie vie, avec en prime un tour dans le lexique de Rimbaud (Gaie de la vie m'en va de flache en flache et n'en rate pas une ça mène à l'infini). À l'infini vraiment ? Alors on se demande : elle va où Valérie Rouzeau avec ce titre qui vole deux syllabes à son nom ? À l'évidence très loin, très haut et pour longtemps : une voix comme celle-là ne peut que s'inventer mille échos, y compris chez les anges (les bons et les mauvais) et chez les oiseaux (à quelques rapaces près). Car de ce livre émane un charme subtil, tonique, presque entêtant. Un envoûtement qui tient à ce vocabulaire bousculé, jazzé en douceur, jusqu'à créer une ligne mélodique impossible à oublier. Chaque vers se déploie comme une phrase musicale qui, en plus de ses syllabes, n'en finit pas de compter ses résonances. C'est par là que cette poésie, profondément originale et singulière, en vient à croiser le chant de la grande tradition qui va de Louise Labé à Catherine Pozzi via Marceline Desbordes-Valmore. Ironie et désinvolture en plus : " J'aurai terminé ma complainte mis mes bons points dessus mes i le temps et le hola là-haut ". * Éditions Le
Dé bleu
Le Monde des Livres
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CHASSE
À L'AIGLE CHEZ LES KAZAKHS Après avoir été le photographe emblématique de la Haute-Asie, notamment celui d'un Afghanistan de légende, Roland Michaud poursuit, à soixante-dix ans passés, son inlassable et fabuleuse quête de la beauté. Par delà violences et ruines, dégradations et avilissements de toutes sortes, il s'acharne à parcourir, à capter et à restituer les quelques clairières d'harmonie qui perdurent dans le chaos du monde, là où le temps est comme suspendu aux reflets d'un hypothétique âge d'or. Somptueusement édité par Philippe Picquier, sa Chasse à l'aigle chez les Kazakhs se révèle, de ce point de vue, tout à fait exemplaire. Dans une zone perdue de Mongolie, à 2000 kilomètres d'Ulan Bator, aux confins du Kazakhstan, des aigles et des hommes traquent le renard, le lièvre ou le loup comme il y a mille ans. L'accord entre la nature et les activités humaines semble à la fois simple, évident et garant d'une indéniable noblesse. Alternance de paysages immenses, de scènes de chasse, de portraits et de tableaux de la vie quotidienne, ce livre est plus qu'un album peuplé de très belles images, voire d'images sublimes, c'est un viatique, un prodige qui débusque la vraie vie au cœur même de ce que l'on nomme souvent avec une aveugle condescendance des " survivances ". L'art de Roland Michaud est celui d'un guetteur de lumière qui rend grâce et grandeur aux êtres et aux choses. Le Monde des Livres
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L'UNIQUE
TRAIT DE PINCEAU Peu de livres, au premier coup d'œil, ont un pouvoir de révélation comparable à celui de l'ouvrage de Fabienne Verdier, L'unique trait de pinceau. Dès l'abord, toute anecdote se trouve bannie. Une force est ici à l'œuvre. Elle s'accomplit avec une témérité sereine, un élan souverain qui ordonne visible et invisible, gouverne le vide, transcende toute représentation. L'aventure de Fabienne Verdier est unique. Française ayant passé dix ans en Chine à étudier avec les plus grands maîtres calligraphes, non seulement l'art du trait mais aussi l'ascèse et la méditation taoïstes, elle est aujourd'hui l'artiste qui peut légitimement inscrire sa création personnelle, avec la grande part de novation que cela implique, dans le mouvement d'une tradition millénaire née à l'autre bout du monde. Quelques publications avaient déjà attiré l'attention sur cette entreprise singulière, mais c'est avec ce livre, qui suit une magnifique exposition à l'École des Beaux-Arts de Paris, qu'elle s'impose magistralement. Car c'est de maîtrise qu'il s'agit et d'infinie patience soudain libérée en un seul geste sans repentir. Fabienne Verdier possède au plus haut point la technique et la connaissance profonde, elle a, dans le souffle et les muscles, cette attitude " martiale " qui allie concentration extrême et total engagement. Les sommets et les à-pics qui, d'un bloc, jaillissent de son pinceau affirment ce que les mots ne font que suggérer : il est une voie d'accès à l'inaccessible. C'est une effraction bouleversante, brutale, et pourtant infiniment apaisée. Le Monde des Livres
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| DICTIONNAIRE
AMOUREUX DE LA GRÈCE Autant le dire tout de suite : il est heureux, et hautement réjouissant, que Jacques Lacarrière ait accepté de se parjurer. Après plusieurs livres majeurs consacrés à la Grèce, d'innombrables traductions, conférences, causeries, récitals, il avait fait le serment, "devant tous les dieux olympiens rassemblés et quelques saints orthodoxes réunis en concile," de ne plus écrire un mot sur ce pays, cette civilisation, mythologie, histoire et résonances contemporaines comprises. Il n'a pas tenu parole, parce qu'il n'est pas possible de taire une passion que rien ne saurait éteindre, pas possible de renoncer à cette exploration sans cesse ravivée, à ce plaisir quasi vertigineux du conteur qui allie gourmandise et fascination, tragédie et facétie, témoignage et légende. On sait qu'André Breton recommandait de ne "pas confondre les livres qu'on lit en voyage et ceux qui font voyager", recommandation que Lacarrière avait reprise à son compte en ouverture de L'été grec et à laquelle il reste plus que jamais fidèle avec ce Dictionnaire amoureux de la Grèce qui, par sa nature encyclopédique comme par les hasards objectifs de l'alphabet, jette sur toutes les routes à la fois, bouscule les siècles, conjugue mille références érudites avec mille souvenirs personnels. "À l'inverse de l'essai, du récit ou du roman, note l'auteur, le dictionnaire n'implique aucune continuité dans son parcours et l'on peut parfaitement - ce qui fut mon cas - rédiger un texte sur Pégase sans être obligé pour autant de continuer par Périclès ! Ce type de livre procure donc une liberté à la fois totale et révélatrice. Totale dans la mesure où l'on est seul juge des mots à dire - ou en l'occurrence à écrire - et libératrice en cela qu'il permet de s'attarder sur des mots inconnus, oubliés, voire intimes et d'éviter, de refuser tout sujet stéréotypé, tout guide académique ou parcours universitaire." Il s'agit donc d'un inventaire subjectif, d'une remémoration amoureuse qui procède par séquences, rebonds et dérives, inventant des approches inédites, des courts-circuits imprévus, des rencontres fortuites. À revisiter la Grèce lettre à lettre, Lacarrière s'en donne littéralement à cœur joie, offrant ses découvertes, ses émerveillements, ses révoltes, ses amitiés, composant un recueil, c'est-à-dire un bouquet, de ses enchantements, et cultivant cette ironie charmeuse qui n'appartient qu'à lui. Ainsi, s'interrogeant pour savoir si l'amour peut vraiment s'épeler de A à Z, ou, en version grecque, d'alpha à oméga : "Qu'auraient dit en leur temps Artémise, Aphrodite, Cléopâtre, Ismène et Théodora si je leur avais murmuré : vous êtes l'alpha ou vous êtes l'oméga de ma vie ?" Des questions, des digressions ou des incises de ce genre donnent une saveur singulière à l'ouvrage, piment parfois, parfois écho de confidence amusée, de complicité affectueuse, voire de gravité soudaine quand surgit un thème qui ne prête pas du tout à rire. La notice consacrée à Robert Brasillach est à cet égard exemplaire et d'une grande acuité. "Pourquoi Brasillach dans ce Dictionnaire ? Parce qu'il fut également un hélléniste indiscutable, auteur, juste avant sa mort en 1945, d'une Anthologie de la poésie grecque tout à fait remarquable. Je la découvris lors de sa parution en 1950, l'année où je sortais de mes études de grec ancien à la Sorbonne, et je fus frappé par la liberté, l'originalité du ton adopté par l'auteur pour parler des poètes anciens. Restait pourtant une question cruciale, à laquelle je ne trouvais pas de réponse : comment et pourquoi un homme ainsi passionné par le grec ancien avait-il pu à ce point ignorer la leçon de liberté et de démocratie de la Grèce ?" Et Lacarrière de poursuivre : "comment le même homme pouvait-il par exemple présenter le poète Eschyle en disant que "ses plaintes sur les prisonniers, sur les vaincus, sur la jeunesse jetée au combat résonnent encore d'un accent éternellement fraternel et révolutionnaire" et écrire dans le même temps - ou peu de temps plus tôt - dans Je suis partout, à propos des résistants français, "C'est sans remords mais pleins d'une immense espérance que nous vouons ces derniers au camp de concentration sinon au poteau" ? " Après une analyse précise et subtile, Lacarrière montre comment, pendant l'Occupation, une lecture totalitaire et une lecture démocratique des Grecs anciens se développèrent de façon parallèles et radicalement opposées, "selon que l'on préférait Sparte ou Athènes, l'Iliade ou l'Odyssée"; avant de conclure : "Brasillach eut beau faire au lycée ses "humanités", il n'a pas su, par elles, se garantir de l'inhumain." On voit que le propos peut être des plus sombres, et l'histoire de la Grèce l'exige souvent - de la guerre civile au coup d'état des colonels, pour n'évoquer que des épisodes du tout nouveau siècle dernier -, mais l'ensemble du Dictionnaire amoureux semble porté par une allégresse tonique, allégresse qui tient autant au "gai savoir" de l'auteur qu'à l'élan renaissant qui l'exalte quand il remet ses pas dans ceux du jeune homme qui avait compris que les vraies "humanités" sont celles qui s'expérimentent sac au dos, se vivent et s'affirment chemin faisant. Avec Lacarrière, la connaissance ne reste jamais calfeutrée dans les livres, elle va sur le terrain. Ainsi, après avoir traduit le roman de Prévélakis, Le Crétois, il part retrouver dans la région de Sphakia le rocher sur lequel un aigle de mauvais augure avait versé des larmes; se souvenant du récit de Théramène dans la Phèdre de Racine, il se rend à Trézène et confronte "les foules bruyantes et impulsives de sa mémoire avec la solitude et le silence de ce lieu"; à Phaistos, sur les gradins du plus vieux théâtre du monde, il ressent ce que fut dès l'origine "la nécessité du théâtre, d'un lieu d'où l'on pouvait voir - c'est le sens même de ce mot : ce qu'on voit et ce qui est vu - l'image de sa propre vie, de sa propre cité, de sa propre histoire et même, quelquefois, de ses propres dieux..." Il faudrait bien sûr citer tout le livre puisque Jacques Lacarrière ne cesse de mener le jeu, tour à tour, historien, étymologiste, traducteur, conteur, sociologue, danseur de zébékiko, vagabond, acteur déguisé en Cassandre (oui, vous avez bien lu, Lacarrière en Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle), metteur en scène, portraitiste, et avant tout poète, passeur de textes, passeur d'amitiés, passeur de passions. Son Dictionnaire amoureux s'apparente en fait à ce chapelet traditionnel nommé combologue, en cela qu'il est constitué d'une succession de perles, de merveilles alignées les unes au bout des autres, et que le feuilleter, le parcourir, voire le butiner, met instantanément dans un état d'intense jubilation. "Le combologue, précise d'ailleurs notre auteur, possède un indiscutable pouvoir d'apaisement, caresser ses grains dodus et lisses calme indiscutablement le stress, l'énervement, voire l'ennui quand on ne sait quoi faire de ses dix doigts. Il offre une solution immédiate et peu onéreuse à tous les désœuvrés, c'est un véritable tranquillisant à la portée de toutes les bourses, un lasso miniature pour dompter nos élans impulsifs et nos hâtes fébriles. Je trouve ses vertus calmantes si évidentes qu'à mon avis, on devrait en Grèce le délivrer sur ordonnance !" Voilà donc pour la bonne santé des Grecs, quand aux Français quelque peu rétifs au rosaire, il suffit de leur prescrire la lecture, chaque matin au réveil, de quelques pages du Dictionnaire amoureux de la Grèce. Le Monde des Livres |
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DICTIONNAIRE
AMOUREUX DE L'INDE Après le magnifique abécédaire composé par Jacques Lacarrière en l'honneur de la Grèce*, la formule du Dictionnaire amoureux embrasse désormais les immenses territoires de l'Inde avec Jean-Claude Carrière en éclaireur avisé, maître d'œuvre vagabond, puisqu'il s'agit toujours d'obéir au seul principe de plaisir sans prétendre à aucune exhaustivité. D'ailleurs, la relation entre la Grèce et l'Inde qui aurait pu surgir par exemple d'une évocation des figures jumelles de Shiva et Dyonysos, se découvre, et très plaisamment, en conclusion de l'article "jouissance"; deux légendes, l'une indienne, l'autre grecque, s'accordant pour juger l'orgasme féminin d'une amplitude sans égale : "Il est si vif et si intense que même les dieux nous l'envient..." Jean-Claude Carrière le sait, tous les amoureux de l'Inde aiment un pays différent, tous tiennent à leur approche singulière, tous ont des raisons, des émotions, des expériences qui ne cessent de renforcer un lien unique, si fort, si envoûtant même, qu'il apparaît souvent comme l'une des très rares chances vraiment donnée de se changer la vie. Pour Carrière, c'est le Mahabharata, le grand poème épique, qui joua à la fois le rôle de premier guide et celui de viatique permanent. Afin de préparer avec Peter Brook l'adaptation théâtrale de cette épopée fondatrice, immense réservoir de la mémoire collective indienne, Carrière aborda l'Inde d'aujourdui muni d'une sorte de passe-partout universel. Ce poème, écrit-il, "nous entraîna dans toutes les écoles de théâtre et de danse, il nous conduisit de village en village, et d'individu à individu. Il nous permit d'ouvrir immédiatement toute conversation, n'importe où, avec un chauffeur de taxi ou un professeur d'université. Il nous fit rencontrer des marxistes et des saints." * Le Monde des Livres, 29 juin 2001 Pendant une vingtaine d'années, Carrière a sillonné le sous-continent, non pas en tous sens car il s'y rendait toujours pour un travail ou un projet précis, et sa présence dans des universités, des temples, des studios, des fêtes, des meetings politiques n'était pas le fait du hasard. D'où ce livre fait de "zigzags dans le continent de la multitude" qui témoigne d'une acuité de perception chaleureuse, mais lucide, robuste, mais subtile, loin des clichés et des caricatures. Carrière n'est pas de ceux qui prennent le premier saddhu venu pour un être réalisé; il n'est pas non plus de ceux qui restent à distance d'une réalité qui submerge, stupéfie, enchante ou destabilise. Il transmet "cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans le pays le moins ennuyeux du monde. Où l'ennui, comme l'indifférence qui l'accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce monde. L'Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion soit par attraction, ou par la plus forte des curiosités, celle qui ne sait ni ce qu'elle cherche, ni ce qu'elle peut espérer, ou craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une provocation incessante du regard et de la pensée." Ce dictionnaire est donc cela : battement de paupière quand à Omkaresvar, redescendant du petit temple blanc de Shiva vers la rivière, "on peut s'asseoir à la terrasse d'un café, dominant à pic les barques et le mouvement des pèlerins, et y boire un thé au coucher du soleil. L'esprit, qui n'a rien à contempler et tout à sentir, se perd dans un autre temps, enfoui en nous-mêmes. Il n'y a rien à dire à ce moment-là. C'est l'Inde et rien d'autre." Ou bien provocation calme, par mégarde, quand la réplique d'un inconnu ouvre une brèche dans la touffeur du jour. Ou bien complicité quand surgit une Ambassador justement célébrée comme "une voiture d'éternité". Ou bien émerveillement quand la danseuse et chorégraphe Rukmini Devi demeure, à quatre-vingt-un ans, pareille à "une lumière entrant dans la pièce". Ou bien partage quand la musique indienne est évoquée en termes physiques, comme s'il s'agissait autant pour l'artiste que pour l'auditeur-spectateur d'un art du toucher. Ou bien méditation quand résonnent ces vers du Mahabharata : "Ce monde est une roue qui tourne, / un passage dans le grand océan du temps / où nagent deux requins, la vieillesse et la mort. / Rien ne dure, pas même ton corps. / Plaisir, douleur, tout est fixé. / Nul ne reste, nul ne revient. / Ce que tu désires, tu l'as, / ce que tu ne désires pas, tu l'as, / personne ne comprend pourquoi. Rien ne garantit le bonheur de l'homme. / Où suis-je ? Où irai-je ? / Qui suis-je ? Pourquoi ? / Et sur quoi devrais-je pleurer ?" Mais en citant ce consolamentum qui, sous une forme très dense, dévoile un aspect majeur de la pensée indienne, Jean-Claude Carrière n'omet pas de préciser que "la vie humaine étant une illusion, nous pourrions penser qu'en Inde il est moins difficile de la perdre qu'ailleurs. Et c'est vrai : la mort est ordinaire, banale (...) Cela ne signifie pas que la disparition d'un être aimé n'apporte pas un chagrin véritable, là-bas comme ici." C'est dans ces notations-là, sans complaisance, que Carrière établit au mieux son rapport fait de fascination, de tendresse, d'ironie aussi, avec le pays de tous les possibles et de toutes les métamorphoses. Relisant la Vie d'Alexandre de Plutarque, il se réjouit du dialogue des philosophes grecs et des sages indiens ou chacun joue si exactement son jeu. Aux premiers les questions, aux seconds les réponses, toujours rusées ou surprenantes, jusqu'à l'échange le plus frappant : "- Pourquoi les hommes se révoltent-ils ? demande le Grec. - Pour trouver la beauté, répond l'Indien. Soit dans la vie, soit dans la mort." Le Monde des Livres |
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revoir Valérie RouzeauValérie Rouzeau Le dé bleu Ferrailler dans l'or du temps La poésie, quand elle tient parole, est à l'évidence un médium violent, à la fois le plus exaltant et le plus dérangeant. C'est pourquoi la poésie est absente des recueils sans risques, sans ferveur, où les poèmes ne témoignent ni d'un engagement total de l'être ni d'un chant à corps perdu. C'est pourquoi la poésie s'impose par effraction. Une rencontre aussi soudaine, qui mêle reconnaissance brutale et fragile complicité, attend ceux qui aborderont Pas revoir de Valérie Rouzeau. D'emblée, il y a ce ton en rupture, cette adresse bousculée, ce langage précipité. D'emblée, il y a ce murmure qui se prend de vitesse pour lutter contre un destin qui n'attendra pas : une fille dit l'amour d'un père qui se meurt, et cette douleur de femme conjugue tous les chagrins d'enfant. Tu n'écoutes plus rien si je parle plus bas. / Ni tu n'entends plus rien des guêpes qui s'occupent de piquer les lilas. / Ni n'en vois la couleur ni celles que j'ai sur moi. / Ces bottes sont faites pour marcher tu ne chantes plus ça. / C'est de la haute fidélité ton silence m'arrête là. Poème par séquences, thrène déchiré, Pas revoir se lit d'un seul souffle toujours à bout de souffle. Il n'est nullement question ici de produire l'habituel discours du deuil. Ce livre bouleverse d'autant plus fort qu'il invente la voix de ceux qui ne sont pas nés avec une cuiller d'argent dans la bouche, ou le dictionnaire. Comme son père qui récupérait cartons, casseroles, cuivre rouge, aluminium ou nickel, Valérie Rouzeau recycle par bribes des lambeaux de mélodies, des miettes de souvenirs, des bris d'émotions : elle ferraille dans l'or du temps. Le Monde des Livres
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Articles publiés dans Le Monde
Les enfants tibétains de Choglamsar, 17 octobre 1982.
Comment une jeune femme a décidé de venir en aide aux réfugiés
tibétains du Ladakh, et peut aujourd’hui garantir la subsistance
et l’éducation de 500 enfants de Choglamsar…
Adonis, l’exilé
universel, 30 novembre 1984.
Restée longtemps ignorée faute de traductions, l’œuvre
d’Adonis, poète arabe d’origine syrienne, commence à
trouver en France la place qu’elle mérite.
Alexandra «
la grande », 5 avril 1985.
Bondissante, parfois enjouée, parfois enfiévrée et souvent
éblouie, la biographie d’Alexandra David-Néel que publie
Jean Chalon nous entraîne en compagnie de la plus libre, de la plus intrépide,
de la plus indomptable voyageuse.
Tibet, terre de
renaissance ?, 5 avril 1985.
Alexandra David-Néel aurait sans doute reconnu en Philippe Blanc l’un
de ses dignes successeurs sur les chemins du Toit du monde.
Alexandra David-Néel
la voyageuse, 3 mai 1985.
La revue Question de publie un numéro spécial entièrement
consacré à Alexandra David-Néel.
Tous les chemins
mènent à Lhassa, 28 juin 1985.
Trois approches inégales de ce Toit du monde, où le temps semble
sursitaire. Derrière la légende, les déchirures du décor.
Retour à
Wad Hâmid, 16 août 1985.
Voici un très grand livre, un très grand chant venu des rives
du Nil, tout chargé d’alluvions ténébreuses, de légendes
incertaines, d’histoires avérées, avec ça et là
des balafres de lumière qui trouent les yeux et le cœur des vivants.
Ritsos, chroniqueur
attentif au regard vague, 27 septembre 1985.
Athènes 1942. Yannis Ritsos a 33 ans. C’est la guerre et presque
la famine. Le poète use alors d’une arme inédite pour lui
: la prose.
La censure blanche,
1er novembre 1985.
Rien de tel qu’un centenaire pour blanchir une bonne fois les morts, même
les plus ténébreux. Ce qui s’organise autour d’Ezra
Pound n’échappe donc pas à la règle : place aux grandes
orgues et à l’amnésie.
Raphaël Alberti
et l’allégresse de la poésie pure, 6 décembre 1985.
Quiconque, à 18 ans, n’a pas connu l’irrépressible
nécessité de secouer son destin, vivra dans la norme, comme s’il
n’était que sa propre doublure.
La saga de l’Everest,
12 décembre 1985.
Passionnant, ce monument de papier qui célèbre la plus haute montagne
du monde et tous ceux qui en tentèrent l’ascension.
Dans le sillage
des hautes caravanes, 12 décembre 1985.
Le premier itinéraire de ce qui devait être nommée La Route
de la Soie au XIXème siècle, fut l’œuvre de Zhang Qian,
un émissaire de l’empereur Wudi des Han de l’Ouest, au IIème
siècle avant notre ère.
Écrire l’Inde
avec la lumière, 12 décembre 1985.
Roland et Sabrina Michaud relèvent un défi : photographier comme
personne ne l’avait jamais vu le fabuleux Taj Mahal.
Moghols et Krishna,
12 décembre 1985.
Ne nous plaignons pas que la mariée indienne, cette année, soit
trop belle. Il était temps de secouer la méconnaissance les a
priori, les banalités apitoyées qui encombraient tant d’esprits
en France au sujet du sous-continent.
Autant en emporte
le Gange, 28 février 1986.
Comme Jérusalem, Rome ou Lhassa, Bénarès semble un thème
imposé à tous les écrivains qui s’en approchent et
y séjournent.
Les livres de l’amour
éternel, 5 mars 1986.
Ceux qui, dans les années 60, eurent le privilège de lire She
dans l’édition Pauvert d’alors en gardèrent la mémoire
marquée d’une balafre de feu.
Kaboul : les bazars
ont perdu leur âme, 23 mars 1986.
À la pollution du pain s’est ajoutée la pollution de l’air.
La fumée empeste les ruelles, le vacarme tue les palabres, les invectives,
les marchandages.
Quand le conte se
fait livre, 1er juin 1986.
Comment découvre-t-on un être prédestiné, et combien
d’épreuves celui-ci doit-il traverser avant d’accéder
à la charge souveraine qui lui est promise ?
Pierre Bernard :
Monsieur Sindbad, 1er juin 1986.
À 45 ans, Pierre Bernard a toujours travaillé dans l’édition.
L’histoire
d’une édition en soixante volumes, 1er juin 1986.
L’histoire de l’édition du Roman de Baïbars est tout
à fait exceptionnelle, à la mesure du personnage considérable,
né en 1223 au Turkestan, mort en 1277 à Damas.
L’édition
des « Cantos » d’Ezra Pound, 20 juin 1986.
Ezra Pound est certainement l’écrivain le plus controversé
du XXème siècle. Certains voient en lui le plus grand poète
américain de notre temps, d’autres un champion de l’artifice.
Une vindicte torrentielle,
20 juin 1986.
Pour André Velter, les Cantos sont plus proches du déferlement
cacophonique que de la polyphonie universelle…
L’œuvre
vagabonde d’un mangeur de brumes, 4 juillet 1986.
Patrick Carré traduit l’intégrale des poèmes d’un
sage hirsute et narquois : Han-shan.
Nouvelles de l’époque
des Ming, 18 juillet 1986.
Jacques Dars est un habitué des grandes premières éditoriales
: après sa traduction du roman-fleuve chinois Au bord de l’eau
publié directement en Pléiade, voilà que sa version inédite
de vingt et une nouvelles datant de l’époque des Ming paraît…
En passant par Bénarès,
1er août 1986.
Quand le comte Hermann de Keyserling faisait le tour du monde pour arriver jusqu’à
lui-même.
Adonis à
New-York, 5 septembre 1986.
Dans les rues américaines, un poète arabe se souvient de Beyrouth.
Bernard Noël
au présent, 24 octobre 1986.
La voix de Bernard Noël, d’emblée perçue, est à
nulle autre pareille. Évidence, dépouillement, transparence.
Les chants d’un
monde meurtri, 31 octobre 1986.
Chez les poètes japonais du XXème siècle, la violence,
le blasphème, l’âpreté ont remplacé l’ineffable.
Tous les chants
du monde, 14 novembre 1986.
La célébration des quarante années d’existence de
l’UNESCO aurait pu se limiter à la dénonciation vengeresse
d’une organisation vouée aux bavardages, aux gaspillages et à
la défense des cultures officielles si l’une des hautes réalisations
qu’elle a favorisées, ne venait de naître.
Zao Wou-Ki l’universel,
11 décembre 1986.
Il est une œuvre où l’emportement devient maîtrise,
où l’excès devient harmonie, où la lumière
tumultueuse des limbes devient transparence du souffle, où la violence
devient beauté.
Dans l’atelier
de Velickovic, 11 décembre 1986.
Voici un livre dynamique où les images ne sont pas fixées en majesté,
où les dessins, les photos et les textes sont pris ensemble…
La route du sel,
11 décembre 1986.
Région népalaise située au nord de la chaîne de Dhaulagiri
(8 172 m), le Dolpo jouxte le Tibet et appartient à l’aire culturelle
tibétaine.
L’Himalaya
de Jean Denis, 11 décembre 1986.
C’était un soir d’août, près du monastère
d’Alchi, au Ladakh…
Réalité
indienne, 11 décembre 1986.
Les paysages du Kérala sont parmi les plus somptueux de l’Inde,
et Rabghubir Singh en donne de belles représentations…
Trésors de
la Cité interdite, 11 décembre 1986.
La Chine s’ouvre, la Chine ouvre ses musées, exhibe ses richesses
culturelles, mais ne renonce pas totalement au récit stéréotypé
de sa propre histoire.
Porcelaines de Chine,
12 décembre 1986.
Deux livres somptueux présentent avec magnificence l’art fragile
de la porcelaine chinoise.
Un rêve plus
long que les Nuits, 26 décembre 1986.
On n’avait jamais traduit les Mille et Une Nuits en recourant exclusivement
aux manuscrits originaux. René Khawam l’a fait. Une superbe réussite…
et l’occasion de quelques révisions déchirantes.
Eugenio de Andrade,
l’ami intime du soleil, 9 janvier 1987, 176 mots.
Eugenio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains
à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé
la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ
d’attraction mentale.
Lettres tibétaines,
Chants d’amour d’un dalaï-lama rebelle, 30 janvier 1987, 712
mots.
Les poèmes d’un jeune homme fougueux non conformiste, à
la fin du dix-septième siècle. La fonction de dalaï-lama
n’est pas forcément une bienheureuse sinécure. Dans la longue
lignée des moines souverains qui se succédèrent à
la tête du Tibet, il en est un au moins à s’être désolé
de cette bonne...
Un coucou parmi
les corbeaux, 30 janvier 1987, 494 mots.
La vie d’un marginal de génie qui éclaire l’histoire
du Tibet au début du XXe siècle. Le destin tourmenté d’un
être d’exception peut-il servir de révélateur et dissiper
les pans d’ombre d’une société traditionnelle sur
le déclin ? L’histoire de Gedun Chompel, minutieusement, pieusement...
Hart Crane, le mythe
d’une impossible Amérique, 20 février 1987, 302 mots.
Le 27 avril 1932, depuis l’Orizaba, un paquebot qui effectue chaque semaine
la traversée de Vera-Cruz à New-York, un poète de trente-trois
ans tombe à la mer et disparaît. Il s’appelait Hart Crane,
et sa mort est à son image : dilettante et tragique.
Être ou ne
pas être Fernando Pessoa, 27 février 1987, 1132 mots.
Avant les œuvres complètes de Pessoa, en préparation chez
Bourgois, La Différence publie la correspondance de cet homme étrange
qui affirmait ne pas écrire comme un être humain. Plus que quiconque,
l’écrivain portugais Fernando Pessoa fut un autre, des autres,
et même personne.
La nostalgie désarmée
de Rutger Kopland, 27 mars 1987, 241 mots.
C’est un chant si dépouillé que le silence frissonne à
peine. La poésie de Rutger Kopland s’entend sans effraction, comme
un murmure vital qui nomme une succession d’instants. La voix ne cherche
pas la merveille, elle énonce le présent, le provisoire, la ronde
saisonnière.
Le Tibet en connaissance
de cause, 24 avril 1987, 213 mots.
En inaugurant une nouvelle collection consacrée à « L’espace
tibétain » par la réédition - la première
publication date de 1962 - d’un livre aussi essentiel que la Civilisation
tibétaine de Rolf A…
Des lettrés
chinois en Extrême-Occident, 15 mai 1987, 414 mots.
Où réside le Fils du Ciel se tient le centre de l’univers.
Alentour, l’empire immense et multi millénaire ordonne l’immuable
harmonie. Au-delà, passés les déserts, les montagnes, les
océans, campent des barbares qu’il faut à l’occasion
traiter en lointains vassaux mais qu’il est sage, le plus...
Les Trois Royaumes,
5 juin 1987, 134 mots.
Les éditions Flammarion publient, en six volumes, l’intégrale
du cycle romanesque intitulé les Trois Royaumes, dans une traduction
de Nghiêm Toan et Louis Ricaud. Le cadre historique de ce classique des
lettres chinoises est celui des temps troublés, qui virent au début
du troisième siècle...
Conteurs et ermites
L’imaginaire populaire entre le foisonnement du conte et la spiritualité
du poème, 5 juin 1987, 988 mots.
Comme un iceberg qui lentement se retournerait, la littérature chinoise
révèle, d’année en année, l’immensité
de ses trésors enfouis. Voici maintenant que l’univers sans fin
des contes populaires donne lieu à une exploration minutieuse et enchantée.
Au premier rang des défricheurs : Jacques Dars.
Luis Mizón,
l’exil et l’écriture, 5 juin 1987, 224 mots.
Traduit par Roger Caillois il y a plus de dix ans, Luis Mizón s’est
imposé d’emblée au tout premier rang des poètes latino-américains
actuels, d’autant que Claude Couffon a poursuivi, amplifié les
découvertes en multipliant les éditions bilingues, qui sont ici
plus nécessaires que jamais...
Le paradis perdu
de Luis Cernuda, 31 juillet 1987, 261 mots.
Recueil des proses poétiques composées en exil par Luis Cernuda,
Ocnos est un livre qui possède le fort pouvoir d’envoûtement
des rêveries solaires. Pour ce Sévillan réfugié à
Glasgow au sortir de la guerre d’Espagne et qui n’est pas loin de
considérer l’Ecosse comme un enfer brumeux, la...
Miklos Szentkuthy,
l’ogre alchimiste, 31 juillet 1987, 842 mots.
Est-ce parce qu’il écrit en hongrois, langue " impossible
", que Miklos Szentkuthy, soixante-dix-neuf ans, n’est pas traduit
? En attendant qu’un éditeur français s’intéresse
à lui, André Velter a rencontré ce créateur déraisonnable
et démesuré.
Les damnés
de la terre La misère et la colère des parias de l’hindouisme
à travers une autobiographie et une anthologie, 21 août 1987, 613
mots.
Chargés de mener les ânes au pâturage, mes petits copains
et moi les conduisions jusqu’à la lisière du village, là
où les villageois venaient chier le matin. Après, on s’amusait
avec les cailloux qui leur avaient servi à s’essuyer.
Faust a quatre cents
ans, 4 septembre 1987, 2199 mots.
Le 4 septembre 1587, l’imprimeur allemand Jean Spies publie, sans nom
d’auteur, l’Histoire du docteur Jean Faust, le très renommé
sorcier et magicien. D’emblée, l’écho est immense,
embrasant l’imagination populaire. Une légende est née,
qui va traverser les siècles.
Bouddhas oubliés
au pays des dieux,12 septembre 1987, 1560 mots.
Qui sauvera les statues bouddhiques d’Iwang, livrées à la
neige, à la pluie, à l’indifférence, au fond d’une
haute vallée tibétaine (Photos : Marie-José Lamothe). À
Gyantsé, personne n’avait le souvenir qu’un lieu nommé
Iwang ait jamais existé.
Le missionnaire
du Toit du monde, 18 septembre 1987, 279 mots.
Pendant des siècles sur les planisphères, le pays le plus haut
était une terre inconnue, isolée, interdite. Le Tibet s’entourait
d’une aura d’autant plus mystérieuse que personne ne pouvait
l’entrevoir.
Alain Daniélou,
le baladin érudit, 2 octobre 1987, 1290 mots.
On fête les quatre-vingts ans de ce voyageur amusé, de ce savant
désinvolte qui semble n’avoir payé aucun tribut au temps.
Flammarion publie ses chroniques d’un Tour du monde en 1936 et sa traduction
d’un chef-d’œuvre de la littérature tamoule : le Scandale
de la vertu.
Satyajit Ray et
la magie du réel, 2 octobre 1987, 401 mots.
Cinéaste de génie - le mot ne parait nullement exagéré
pour désigner l’auteur du Salon de Musique -, Satyajit Ray est
aussi musicien, dessinateur, conteur de grand talent. Ce dernier don ne devait,
pourtant, se révéler à lui que tardivement, comme un héritage
insoupçonné.
Le tour du monde
et le scandale de la vertu, 2 octobre 1987, 723 mots.
New-York est, après la chapelle Sixtine, l’endroit rêvé
pour les torticolis. Le ton est donné : le Tour du monde en 1936, d’Alain
Daniélou, s’apparente à un journal de voyage débridé
où un art certain de la caricature se mêle à beaucoup d’intuition,
où des visées pertinentes et des jugements...
Il y a trente ans
Albert Camus, prix Nobel de littérature, 25 octobre 1987, 1708 mots.
À l’automne de 1957, pour le Nobel de littérature, on attendait
Malraux, Pasternak ou Sartre. Le choix d’Albert Camus fut - le 18 octobre
- une véritable surprise. Non que l’auteur de la Peste ait été
jugé indigne d’une telle distinction, mais de nombreux commentateurs
considéraient que l’Académie...
La mort de Pierre
Seghers L’homme de Babel, 6 novembre 1987, 499 mots.
Le poète et éditeur Pierre Seghers, qui, depuis près de
cinquante ans, jouait un rôle de grand découvreur, est mort, le
mercredi 4 novembre, à Créteil (Val-de-Marne). Il était
âgé de quatre-vingt-un ans.
À la recherche
du sens perdu, 27 novembre 1987, 272 mots.
D’Œdipe à Faust, le titre du tonique et brillant essai d’Henri
Bianchi ne dit pas assez l’originalité de ce livre. Car le périple
qu’il propose ne s’en tient pas aux stations obligées du
chemin de croix philosophique occidental, mais intègre à sa quête
les voies de l’Orient.
Dans le tumulte
des batailles seigneuriales, 27 novembre 1987, 815 mots.
Les Trois Royaumes ou un siècle d’histoire mis en roman. Un livre
d’intrigues, de crimes, de fureurs, mais aussi un manuel de stratégie
politique et militaire. Composé au milieu du quatorzième siècle,
le livre des Trois Royaumes a pour cadre l’une des périodes les
plus troublées de l’histoire...
L’art du Toit
du monde, 10 décembre 1987, 203 mots.
Après la douteuse exposition du printemps et de l’été
dernier au Muséum d’histoire naturelle, pompeusement intitulée
Trésors du Tibet, et qui avait pour objectif principal de faire écho
à la réécriture chinoise de l’histoire tibétaine,
il faut saluer le livre de Gilles Béguin, les Arts du Népal...
Vivre et mourir
à Bénarès, 10 décembre 1987, 119 mots.
Depuis Ganga, qui demeure son grand livre, Raghubir Singh a imposé un
autre regard sur l’Inde : un regard qui sait percevoir les débordements
de la vie et accepte de se laisser envahir. D’où vient que son
dernier album déçoive alors qu’il est précisément
dédié à la ville indienne la plus...
Un jour, un an,
des siècles, au Yémen, 10 décembre 1987, 474 mots.
Dès l’abord, on reconnaît un grand livre à sa force
d’évidence, à la conviction qui l’habite, à
cette tension vers la perfection qui a ordonné les images, rythmé
les textes, disposé l’espace des pages.
Les mystères
tibétains, 29 janvier 1988, 266 mots.
Lentement réapparaît l’œuvre de Jacques Bacot, qui fut
l’un des grands orientalistes de ce siècle : un érudit mais
aussi un homme de terrain, et c’est pourquoi ses essais comme ses traductions
gardent l’élan des découvertes et le souffle de l’aventure.
Retour dans un pays
piégé Vijay Singh éclaire la révolte des sikhs du
Pendjab. Avec la force d’un constat désespéré, 5
février 1988, 629 mots.
Si, à la fin des années 70, quelqu’un avait prédit
que l’une des plaies incurables de l’Inde allait apparaître
dans la région du Pendjab, personne n’aurait écouté
cet oiseau de malheur. L’essor de la province et l’enrichissement
des habitants étaient tels qu’ils passaient pour exemplaires.
Le meurtre du professeur
Majrouh, Le poète assassiné, 14 février 1988, 389 mots.
L’Afghanistan vient de perdre son plus grand poète (Le Monde du
13 février). Pour donner la mesure du crime, il faut évoquer le
destin de Federico Garcia Lorca, victime, comme Sayd Bahodine Majrouh, des mêmes
forces obtuses. Hier, c’était un peloton d’exécution
dans le petit jour de Grenade.
Mort d’un
poète, Le siècle de René Char, 21 février 1988,
766 mots.
Le poète René Char est mort le vendredi 19 février à
Paris à l’hôpital du Val-de-Grâce où il était
hospitalisé depuis une dizaine de jours. L’auteur des Feuillets
d’Hypnos avait fêté ses quatre-vingts ans le 14 juin à
l’Isle-sur-la-Sorgue le village du Vaucluse où il était
né et où il sera inhumé...
Dans le sillage
retrouvé de la poésie persane, 8 avril 1988, 536 mots.
Il n’y a pas si longtemps, sur les routes d’Iran et d’Afghanistan,
le meilleur compagnon de voyage était un livre : l’Anthologie de
la poésie persane, de Z. Safâ (aujourd’hui réédité).
Dans les caravansérails, dans les bazars, devant les dômes turquoise
des mosquées, dans un champ de mûriers...
Les mots-énergie
de José Angel Valente, La recherche poétique du point zéro,
15 avril 1988, 488 mots.
Après l’Innocent, Trois leçons de ténèbres
et Material Memoria, qui avaient déjà révélé
José Angel Valente en France, deux nouveaux livres paraissent dans les
traductions exemplaires de Jacques Ancet.
« Après-demain
je serai un autre », 29 avril 1988, 816 mots.
Rien de plus naturel pour Fernando Pessoa que d’avoir été
précédé sur les sentiers de la gloire littéraire
par la coterie inexistante de ses doubles. En France, depuis trente ans, ce
sont les hétéronymes majeurs, Alberto Caeiro et Alvaro de Campos,
qui confisquèrent l’attention, au point de...
La mort d’Oktay
Rifat, 13 mai 1988, 191 mots.
Le poète et dramaturge Oktay Rifat vient de mourir à Stamboul.
Né en 1914, il était le cousin de Nazim Hikmet et fut, après
la seconde guerre mondiale, avec Orhan Veli et Melih Cevdet, à l’origine
du renouveau de la poésie turque.
Lokenath Bhattacharya,
modeste magicien, 20 mai 1988, 475 mots.
Un poète venu des marges du Bengale... Henri Michaux avait aimé
les Pages sur la chambre de Lokenath Bhattacharya et suscité leur première
publication en 1976. Depuis, l’œuvre du poète bengali s’est
entourée d’un cercle de lecteurs encore peu nombreux mais fervents.
Au temps des empereurs
l’ombre des femmes, 3 juin 1988, 434 mots.
Danielle Elisseeff parcourt deux mille ans d’histoire chinoise. Pour faire
justice, du côté des femmes, d’un exotisme de pacotille.
(Photos : Jean-Loup Charmet) Derrière le miroir, ce n’est plus
nuit câline…
Le charme redoutable
du Tibet, 24 juin 1988, 1210 mots.
Le récit du voyage que fit, au siècle dernier, un officier russe
qui s’intéressait davantage à la faune et à la flore
qu’à la guerre. Et la chronique d’un érudit chimérique
et aventurier... Longtemps, le Tibet ne fut sur les cartes de la Haute-Asie
qu’une immense tache blanche, comme s’il...
Les mille voix d’Edmond
Jabès, 1 juillet 1988, 349 mots.
Chaque jour qui passe et nous éloigne du temps d’Auschwitz ou,
qui sait, nous y reconduit, l’œuvre d’Edmond Jabès acquiert
une résonance nouvelle, dévoile une nécessité plus
vive. La réédition dans la collection L’imaginaire des trois
premiers tomes du cycle intitulé le Livre des questions...
La mort de l’écrivain
hongrois Miklos Szentkuthy, Un démiurge faussement désinvolte,
23 juillet 1988, 464 mots.
Pour moi, une journée idéale commencerait tôt le matin à
l’université par une dispute consacrée à la Summa
theologiae, de Thomas d’Aquin et s’achèverait tard le soir
sur la scène d’un cabaret pour y raconter des historiettes piquantes...
L’exploration
de Roberto Juarroz Une tentative passionnée pour réconcilier la
poésie et la pensée, 12 août 1988, 492 mots.
À quoi bon des poètes ?, se demandait Hölderlin. Le poète
est celui qui dit les choses essentielles, affirmait Elisabeth Browning. Eluard
annonçait, avec un bel optimisme, l’avènement futur de l’évidence
poétique : Toutes les paroles seront sacrées et l’homme,
s’étant enfin accordé à la...
La mort d’un
poète, 11 septembre 1988, 511 mots.
En hommage à Miklos Szentkuthy, récemment décédé,
France Culture rediffuse l’émission que lui avait consacrée
André Velter en octobre 1987. Celui-ci apporte ici son témoignage
sur la mort de l’écrivain hongrois.
Fugitifs et faussaires,
30 septembre 1988, 815 mots.
Les personnages d’Inoué hantent des paysages de défaite
L’œuvre de Yasushi Inoué tire sa singularité de son
extrême diversité, et aussi d’un art qui allie la concision,
la sobriété formelle à l’ampleur du jeu d’ombres
où s’exaspèrent les destinées.
Le manuscrit d’or
du cinquième Dalai-Lama, 28 octobre 1988, 322 mots.
Il est des livres qui tiennent du miracle. Le fond, la forme, la réalisation,
s’y montrent d’une perfection telle que les éloges deviennent
futiles. La beauté est là, visible, évidente, souveraine
: voilà tout.
Naguib Mahfouz et
les fables vraies, 28 octobre 1988, 915 mots.
Dans Récits de notre quartier, le prix Nobel de littérature pratique
avec bonheur l’art de la chronique de rue. Premier éditeur à
avoir publié Naguib Mahfouz en France, Sindbad en propose une nouvelle
traduction peu après l’attribution du prix Nobel à l’écrivain
égyptien.
Les « athlètes
» de l’ascèse et de la solitude, 18 novembre 1988, 503 mots.
Mircea Eliade sur les rives du Gange Mircea Eliade a vécu de 1928 à
1931 en Inde. Ce furent pour lui des années décisives : une passion
amoureuse suscita son plus beau roman - la Nuit bengali, dont on vient de tirer
un film, - et ses errances composèrent un Journal himalayen qui parait
aujourd’hui.
Le réalisme
halluciné de Spôjmai Zariâb, 9 décembre 1988, 512
mots.
Treize récits, violents et beaux, d’une jeune femme, écrivain
d’un pays blessé. Dans l’Afghanistan d’aujourd’hui,
dans ce pays ravagé, meurtri, torturé, est-il une voix capable
de dire les horreurs présentes sans voiler pour autant les tares cruelles
du système ancien ? Entre les nécessités de la...
Emblèmes
de Haute Asie, 13 décembre 1988, 1184 mots.
Des cavaliers du Turkestan aux chasseurs de miel du Népal Mieux on connaît
un pays et plus longtemps on y demeure, moins il est possible de se satisfaire
d’amples études, d’explications générales qui,
prétendant tout répertorier, n’alignent souvent que des
phrases convenues ou des images volées...
Les années
indiennes de Kipling, 16 décembre 1988, 1263 mots.
La Pléiade s’ouvre à l’auteur de Kim et du Livre de
la jungle, le plus jeune Prix Nobel de l’Histoire. L’entrée
de Rudyard Kipling dans la Pléiade, un an après la publication
de deux forts volumes de la collection Bouquins, rappelle l’engouement
constant du public français…
La démesure
de l’Inde, 16 décembre 1988, 155 mots.
Avec la publication l’année passée d’un superbe album
consacré au Taj Mahal (Robert Laffont), Raghu Rai avait su faire du plus
sublime des mausolées jamais élevés à l’amour,
le signe autour duquel décliner toutes les nuances de la vie indienne.
Fumées de
Chine, 16 décembre 1988, 213 mots.
Les ouvrages encyclopédiques sont plus souvent des livres de raison que
les livres de passion. Il s’agit de rassasier, pas de mettre en appétit.
Pour réaliser le fort volume intitulé la Chine ancienne, les auteurs
furent, sous la direction de Roger Goepper, treize à table.
L’enfer selon
Kawabata, 23 décembre 1988, 872 mots.
Chronique d’Asakusa, la première tentative ambitieuse d’un
futur prix Nobel de littérature. Comme souvent dans le Japon contemporain,
voici un livre qui s’ouvre sur des ruines. Le grand tremblement de terre
de 1923 a ravagé Tokyo et particulièrement le quartier historique
d’Asakusa.
La leçon
de ténèbres de Christian Dedet, 30 décembre 1988, 331 mots.
À une époque où les voyages lointains n’étaient
pas à la mode, le dépaysement appelait la contrainte : l’agence
la plus efficace était alors l’administration pénitentiaire,
et les clubs exotiques étaient des bagnes.
Un Suédois
aux Indes, 30 décembre 1988, 498 mots.
Une nouvelle collection orientée vers l’ailleurs paraît sous
le double sigle d’Actes Sud et de l’agence de voyages Terres d’aventure.
Les premiers titres parus proposent le pire et le meilleur. Partir en hiver,
du romancier suédois Göran Tunström, témoigne d’une
aptitude rare : celle de...
Ghérasim
Luca, poète et héros-limite, 19 février 1989, 771 mots.
Pour la première fois le poète roumain en exil dit ses poèmes
devant une caméra. Il les dit sans emphase, sans autre effet que celui
du don absolu de soi. Tandis qu’un tyran est en train de mettre à
mort la réalité, les croyances, les légendes et les rêves
de la Roumanie, la seule force de survie...
Majrouh, le guetteur
d’Afghanistan La fable épique d’un écrivain qui dénonçait
la tyrannie des monstres, 24 février 1989, 824 mots.
L’assassinat de Sayd Bahodine Majrouh à Peshawar, au Pakistan,
le 11 février 1988, a privé l’Afghanistan de son plus grand
poète et d’un homme qui, par sa stature intellectuelle et morale,
était devenu la conscience de son pays déchiré, sans omettre
d’en demeurer tout à la fois la mauvaise...
Toutes les voix
d’« Orphée », 10 mars 1989, 596 mots.
Les grandes entreprises éditoriales sont rares, les folies éditoriales
plus rares encore. L’annonce du projet Orphée, nom de code d’une
opération d’invasion poétique, indiquait qu’une mission
magnifique, risquée, mais hautement nécessaire, était en
cours.
Le verbe contre
l’anéantissement, 17 mars 1989, 582 mots.
Le poète yiddish Avrom Sutzkever témoigne pour les disparus et
se fait l’émissaire des survivants. Le temps de l’enfance
et de l’adolescence, même s’il est de dure réalité
et passé sous le signe du déracinement, recèle des trésors
de clarté, des réserves d’énergie pure que le pire
avenir ne...
L’étranger
d’Edmond Jabès, 28 avril 1989, 1907 mots.
Le récit d’un vertige intime dans le monde et les mots qui progresse
de question en question, de silence en silence. Rencontre avec l’auteur.
"AU temps de l’Inquisition, parmi les juifs qui furent convertis
de force, certains avaient transcrit dans un très petit livre l’essentiel
des prières...
La Chine des poètes,
des femmes et des peintres, 26 mai 1989, 1453 mots.
Chroniques, romans, poèmes, études déferlent en rangs serrés,
bousculant les siècles et les genres. La Chine encore et toujours, avec
des chroniques, des romans, des études, des poèmes, qui déferlent
en rangs serrés.
Les saisons de Wang
Wei, 26 mai 1989, 301 mots.
Tout en ce monde est comme un rêve. D’aucuns perdent raison à
le chanter. Considéré, avec Li Po et Tou Fou, comme l’un
des trois plus grands poètes chinois, voici Wang Wei, dont la totalité
de l’œuvre poétique vient d’être traduite, pour
la première fois, en français par Patrick Carré...
Les vertiges de
Natsumé Sôseki, 16 juin 1989, 867 mots.
Il est des livres attendus, espérés, des livres qui nous arrivent
précédés d’une réputation telle qu’il
devient difficile de les aborder sans préjugés ni complaisance.
Ainsi du roman que Natsumé Sôseki laissa inachevé en 1916
et qui passe au Japon pour le modèle du récit moderne.
Les enfants du contre-monde,
23 juin 1989, 302 mots.
Ce récit n’appartient à aucun genre connu : ni essai ethnologique,
ni reportage, ni témoignage bien-pensant, ni roman. Mais une sorte d’écoute
engagée qui cherche la vérité, sans repères ni balises,
d’un monde mouvant, joyeux et terrible, infernal et éperdu.
Chercheurs d’infini,
23 juin 1989, 1321 mots.
Ella Maillart de Chine en Afghanistan, Nicolas Bouvier au Japon, deux grands
voyageurs intrépides et modestes... Le but de tout voyage est le voyage
même, et ce qui sera dit, décrit, évoqué ne vaudra
jamais que par l’intensité des instants vécus loin de ses
bases, comme si le déplacement, le...
La Chine mise en
roman, 8 septembre 1989, 1809 mots.
Deux sinologues et un philosophe utilisent la fiction pour explorer le passé
et l’imaginaire de l’Empire du milieu L’intérêt,
voire la fascination, pour la Chine touche désormais tous les genres
littéraires.
Les temps de survivance,
15 septembre 1989, 844 mots.
Les Cahiers de Royaumont publient la Danoise Inger Christensen et quatre poètes
de la perestroïka. Depuis plusieurs années, le Centre littéraire
de Royaumont organise des séminaires de traduction qu’une collection
de Cahiers prolonge désormais, constituant ainsi peu à peu une
anthologie...
Le retour de Walt
Whitman, 15 septembre 1989, 219 mots.
Pour une fois l’actualité éditoriale prend de vitesse le
rythme pompeux des anniversaires : trois ans avant le centenaire de sa mort
(26 mai 1892) Walt Whitman est réédité et de nouveau traduit
dans une éclatante version de Jacques Darras - en fait justement célébré
à l’égal des plus grands noms de...
Peter Fleming et
le ruban bleu de l’inaccessible, 20 octobre 1989, 760 mots.
La partition solitaire d’un cynique cœur tendre sur les marges du
monde Il n’est peut-être pas d’autre exemple dans la littérature
de voyage de deux aventuriers qui, donnant séparément un récit
de leur périple commun, aient réussi deux livres aussi attachants
et aussi dissemblables.
Premier guide pour
l’Afghanistan Etat des lieux, histoire et mise à jour d’une
destination encore interdite, 11 novembre 1989, 671 mots.
Voici un guide qui ne peut escorter aucun voyage et qui pourtant est des plus
nécessaires. Présenter l’Afghanistan, en conter les légendes,
les coutumes, l’histoire, en suivre les vallées, en explorer les
montagnes et les déserts comme s’il s’agissait presque d’une
contrée ordinaire...
Pierre Boulez, son
poète et son peintre, René Char à travers « Visage
Nuptial », Un texte sur Paul Klee..., 16 novembre 1989, 1565 mots.
Création à Metz, puis au Festival d’automne, d’une
version revue et complétée de Visage nuptial. Soit quarante-trois
ans de la vie de Pierre Boulez dans la fascination de René Char. Sort,
simultanément, un album sur Paul Klee avec un texte du musicien...
Passage d’Umberto
Saba, 17 novembre 1989, 212 mots.
Franck Venaille vient de réaliser, à propos d’Umberto Saba,
un essai biographique exemplaire, fait d’émotion et de pudeur,
d’affection et de lucidité. Grâce à sa connaissance
intime de l’œuvre et des lieux d’écriture, il compose
non une étude, mais une escorte à la vie du poète triestin.
Hugues Costa dans
le miroir de l’Inde, 9 décembre 1989, 122 mots.
Un livre comme une promesse qui restera promesse : les photos d’un long
périple en Inde et les quelques repères d’écriture
pris sur la route, d’août 80 à mars 1981, par Hugues Costa,
un normalien qui s’était mis en disponibilité pour s’en
aller à la rencontre d’un pays qui le fascinait, et où il...
Temples japonais,
9 décembre 1989, 49 mots.
L’ouvrage de Dominique Buisson consacré à l’architecture
sacrée au Japon s’adresse à tous ceux qui entendent distinguer
clairement un sanctuaire shintô d’un temple bouddhique, mais également
à ceux qui pressentent que le Japon d’aujourd’hui se révèle
par ses us et coutumes, religions et croyances...
La mort à
l’abandon, 9 décembre 1989, 138 mots.
Jacques et Luc Chessex, qui ne sont ni frères ni cousins, viennent de
composer ensemble l’étrange Tombeau d’un lieu aujourd’hui
effacé de la surface de la terre. Leur livre est en effet, par le texte
et les photos, le Tombeau du cimetière à l’abandon qui perdurait
à Territet, développant ses...
L’homme dont
les mots vont à l’aventure, 15 décembre 1989, 941 mots.
L’art poétique de Guillevic, c’est un accord profond et émerveillé
avec la substance des choses. Il n’y aura pas de soleil dans la nuit,
Mais il y a son souvenir Et le frémissement Que donne la rencontre Entre
ce souvenir Et le prochain retour de la clarté.
Dans le dos de Dieu,
12 janvier 1990, 472 mots.
Une anthologie des poèmes de Roberto Juarroz. Poème après
poème, recueil après recueil, sans jamais déroger, sans
jamais renoncer, la poésie de Roberto Juarroz a poursuivi sa quête
singulière, à l’écart des repères convenus,
des chants répertoriés, des espaces déjà entrevus.
En Poche, 2 février
1990, 193 mots.
Avec le dalaï-lama, le Karmapa et Chögyam Trungpa, Kalou Rimpotche
fut sans doute le maître tibétain le plus écouté,
reconnu et vénéré en Occident au cours des vingt dernières
années. Son enseignement et son action ont laissé, notamment en
France, des traces durables : des temples, des livres...
Le « soleil
nouveau » de Satprem, 9 février 1990, 448 mots.
Disciple de Sri Aurobindo, secrétaire et confident de la mère
de Pondichéry, auteur d’un admirable roman - Par le corps de la
terre - qui est le livre-sésame de son éveil spirituel en Inde,
Satprem publie aujourd’hui, comme poussé par une irrépressible
urgence, un texte bref, fiévreux, dérangeant.
Le Tibet dans la
nuit, 1 juin 1990, 653 mots.
La présence chinoise sur le Toit du monde, c’est l’infamie
de la place Tienanmen sans cesse répétée Après des
ouvrages des érudits, des spécialistes, il manquait un livre,
à propos du Tibet, qui dise simplement le destin d’un peuple abandonné,
martyrisé, mais toujours vivant sur ses hautes terres.
Traité de
la vie au désert, 22 juin 1990, 818 mots.
Charles M. Doughty vécut, en 1878, deux ans d’une dangereuse errance
parmi les Bédouins. Pour découvrir la grandeur d’être
au pays du manque absolu : Parler d’Arabia Deserta n’est pas chose
aisée. J’ai étudié cet ouvrage depuis dix ans, et
j’en suis arrivé à le considérer non pas comme un
livre...
Chants secrets des
lamas tibétains, Un concert unique, des sons exceptionnels, 4 juillet
1990, 341 mots.
Fondée en 1474, l’université tantrique de Gyutö était
renommée dans tout le Tibet pour le niveau de son enseignement, pour
les qualités individuelles de ses membres dont la spécialité
était le chant. Le monastère fut détruit en 1959 lors de
l’invasion des troupes communistes chinoises...
René Char
mot à mot, 6 juillet 1990, 1076 mots.
Paul Veyne a souvent rencontré René Char, et il raconte «
ses poèmes » comme on raconterait un film. Par faveur et enchantement,
il est des missions impossibles qui, contre toute attente, réussissent.
L’entreprise de Paul Veyne, risquée, aléatoire et quelque
peu sacrilège, est de celles-là.
Char-Camus : deux
hommes révoltés, Soleils jumeaux, 12 juillet 1990, 1396 mots.
De 1946 à 1960, le poète et l’écrivain ont entretenu
une amitié constante. Avec quelques principes majeurs pour points communs.
Un jour viendra où, les œuvres et les correspondances intégralement
publiées, les quinze années d’amitié d’Albert
Camus et René Char formeront le fort viatique de tous...
« Toute la
place est pour la beauté », 12 juillet 1990, 1425 mots.
Pour René Char, la poésie était à la fois affaire
de mémoire, de morale et de beauté. Elle était, en somme,
le moyen de vivre droit. La mort, le 19 février 1988, n’aura pas
amoindri, masqué, ni effacé la présence de René
Char.
La mort d’Armand
Guibert, 13 juillet 1990, 230 mots.
Armand Guibert est mort le 10 juillet dans sa maison du Tarn, à l’âge
de quatre-vingt-quatre ans. Son nom restera inséparable de celui de Fernando
Pessoa, qu’il contribua plus que tout autre à révéler.
Henry le Magnifique,
27 juillet 1990, 1094 mots.
Miller avait un tonus à toute épreuve, une santé indécente.
Le scandale est venu de là. Un ami lui disait : Même quand tu racontes
que tu es désespéré, tu t’arranges pour qu’on
t’envie. Ouvrir un livre de Henry Miller, c’est prendre sa propre
chance en marche, couler à pic, hurler de rire, exploser, accéder
à la grâce, raisonner et déraisonner, tenir bon la rampe,
s’accrocher le cœur avec les dents, ressusciter frais comme une pâquerette,
en mettre un coup à tout bout de champ...
Voyages dans l’empire
du Milieu, 10 août 1990, 1469 mots.
Des mythes de la Chine ancienne aux divagations sages de Jacques Pimpaneau,
en passant par les observations d’un jésuite du dix-septième
siècle, l’exploration d’une planète inconnue... Il
n’y avait sans doute que Jacques Pimpaneau, sous couvert d’une Lettre
à une jeune fille qui voudrait partir en...
Jean-Pierre Duprey
le passeur de ténèbres, 7 septembre 1990, 953 mots.
Poète, peintre, sculpteur, Jean-Pierre Duprey s’est pendu à
une poutre de son atelier de l’avenue du Maine le 20 octobre 1959. Il
avait vingt-neuf ans. En donnant ainsi congé définitif à
la planète, il avait choisi la manière de sa fin.
Le secret de Gengis
Khan, 14 septembre 1990, 670 mots.
Qu’est-ce qui faisait courir le conquérant ? Inoué propose
une réponse de romancier. Chaque destin exceptionnel recèle-t-il
un secret, une hantise pareille à une énigme empoisonnée...
Les mots-clefs d’Edmond
Jabès, 21 septembre 1990, 1052 mots.
Depuis la réédition, en deux tomes, dans la collection L’imaginaire,
des sept volumes du Livre des questions, entreprise qui annonce sans doute les
regroupements à venir du Livre des ressemblances et du Livre des limites,
nous savons à quel point le travail éditorial peut compter dans...
Magique Yi Munyol,
28 septembre 1990, 322 mots.
Certains livres, courts récits que l’on a lus d’un souffle,
sont de tels joyaux que l’on voudrait demeurer sans un mot dans le silence
du dernier feuillet tourné, dans la magie d’un ravissement qui
perdure.
Prodiges du chant
khyal Bhimsen Joshi, l’un des plus célèbres chanteurs classiques
de l’Inde est pour la troisième fois en France, 6 octobre 1990,
269 mots.
Retrouver ou découvrir ce maître du chant khyal s’apparente
à un bonheur rare : la chance d’être soudain en présence
d’un prodige. Ici, le signe divin passe par le médium d’une
voix virtuose, ample, vertigineuse, qui, dans l’emportement ou la plénitude,
décline toutes les variantes mélodiques de...
Le Tibet selon Lionel
Fournier Le Musée Guimet présente jusqu’au 28 janvier une
des plus belles collections d’art tibétain au monde, 16 octobre
1990 (avec Philippe Dagen), 681 mots.
La donation Fournier, grâce à ses cent une pièces, fait
du musée le dépositaire de l’une des plus belles collections
d’art tibétain au monde. Son donateur s’explique sur ses
choix et le sens qu’il entend donner à l’activité
qui le requiert depuis deux décennies.
Le nom absent, 16
octobre 1990, 276 mots.
L’admirable présentation de la donation Lionel Fournier - à
l’évidence l’exposition la plus riche et la plus forte de
peintures, de statues et d’objets venus du pays des neiges, celle surtout
qui sait restituer les élans farouches, les visions violentes, le fonds
nocturne et secret qui hante...
Il y a trente ans
Saint-John Perse, Prix Nobel, 21 octobre 1990, 1911 mots.
Pour l’envolée altière et la richesse imaginative de sa
création poétique qui donne un reflet visionnaire de l’heure
présente, l’Académie suédoise décidait, le
26 octobre 1960, d’attribuer le Nobel de littérature à Saint-John
Perse.
Wilfred Thesiger
sans légende, 26 octobre 1990, 1082 mots.
À quatre-vingts ans, il est le dernier des grands explorateurs Il est
des individus qui forcent à ce point l’admiration et le respect
qu’ils sont, à leur insu, notre trésor secret, notre viatique
le plus sûr pour les jours sombres ou sans horizon.
L’œuvre
au noir Antonio Saura, peintre Jacques Chessex, poète : leur confrontation
donne un chant calciné, d’un « noir plus noir que d’encre
noire », 8 décembre 1990, 542 mots.
Il est des rencontres noires qui éclairent et réinventent la lumière.
Des rencontres de mort et de néant incroyablement fertiles. Des rencontres
qui changent le vide en révolte et en évidence. Les confrontations
et les connivences d’Antonio Saura, le peintre, et de Jacques Chessex,
le poète...
Chemins de perfection
Des neiges de l’Himalaya aux grottes de Thaïlande, des photographes
en quête de l’aventure humaine, 8 décembre 1990, 803 mots.
Même en Asie, la beauté n’est pas une. La beauté visible,
vécue, mêlée au rythme des heures et aux actes des vivants.
Seuls les sages s’emploient à fondre les contraires, à harmoniser
le divers, à repérer l’éternel dans l’éphémère,
à voir d’un œil égal le décor et la ronde des
créatures.
Un monarque au cœur
brisé, 14 décembre 1990, 282 mots.
Le génie de Chogyam Trungpa (1940-1987) aura été d’expliciter
pour le public occidental les enseignements traditionnels de la voie ésotérique
tibétaine. Avec force, clarté et ironie souvent, il aura su guider
les hommes d’aujourd’hui sur la voie de la maîtrise de soi
et d’une plus haute réalisation.
L’ultime chevalier
de Thulé, 28 décembre 1990, 1086 mots.
L’écrivain ethnologue Jean Malaurie lance un appel pour que cesse
le massacre culturel des sociétés traditionnelles Une rencontre
peut changer la vie en destin. À vingt-huit ans, après une année
passée seul parmi les Esquimaux polaires, Jean Malaurie sut que cette
expérience l’engageait de façon...
Szentkuthy, l’artisan
universel, 1 février 1991, 1976 mots.
Deux ans et demi après sa mort, Miklos Szentkuthy sort enfin de la malédiction
d’avoir écrit en hongrois et trouve sa place parmi les dynamiteurs
de formes du vingtième siècle Depuis quelques années, une
rumeur ténue mais insistante portait régulièrement aux
oreilles un nom quasi...
Rimbaud, l’indépendant
à outrance, 22 mars 1991, 1663 mots.
Il y a cent ans mourait un passant considérable, poète par dérision
existentielle, qu’il faut relire sans cesse. Quiconque passe rue Thiers
à Charleville devant la maison natale d’Arthur Rimbaud peut être
surpris par la plaque commémorative qui présente l’enfant
du pays comme poète...
La religion de la
lumière, 12 avril 1991, 372 mots.
Les voies de la prédication sont souvent hasardeuses, surprenantes, sinon
impénétrables. Déceler l’émergence d’une
foi nouvelle, identifier son prophète et ses agents, indiquer les moyens
de diffusion mis en œuvre, repérer les résurgences, voilà
qui n’est ni aisé ni fréquent.
Les fleurs du vide,
7 mai 1991, 154 mots.
À l’occasion de son installation dans le quartier de la Bastille,
l’association Zen Internationale organise une exposition dont le but est
de faire découvrir le vrai goût du zen. Des photos évoquent
les différents aspects de la pratique du bouddhisme japonais, son développement
en Europe...
L’autre visage
de Rûmî, 24 mai 1991, 777 mots.
Le grand texte de ce poète et mystique du treizième siècle
peut désormais être lu en français dans une traduction qui
n’évite pas le ridicule Poète et mystique de langue persane,
né en 1207 dans la cité afghane de Balkh, mort en 1273 dans la
ville turque de Konya, Djalâl-od-Dîn Rûmî est désigné...
Les livres de l’inachèvement,
24 mai 1991, 796 mots.
Les derniers recueils d’Edmond Jabès, mort le 2 janvier, à
soixante-dix-huit ans. Écrire, maintenant, uniquement pour faire savoir
qu’un jour j’ai cessé d’exister : que tout, au-dessus
et autour de moi, est devenu bleu, immense étendue vide pour l’envol
de l’aigle dont les ailes puissantes...
Edmond Jabès,
L’exilé, Tout est à récrire, 4 juillet 1991, 1741
mots.
Chaque année, avec des expositions, des lectures, des films parfois,
le Festival rend hommage à un poète. Il y a eu René Char
l’an dernier, et à présent Edmond Jabès. Exposition
de livres, manuscrits, estampes, l’ensemble de l’œuvre en sept
lectures, une rencontre d’intellectuels, un concert...
Le poète
hors la loi Gherasim Luca écrit au bord des signes et du vide, 19 juillet
1991, 465 mots.
Être hors la loi/Voilà la question/ Et l’unique voie de la
quête. À cette question et à ce cheminement en forme de
scrupuleuse mise à l’écart, Gherasim Luca ne s’est
jamais dérobé. Né roumain en 1913, résidant à
Paris depuis quarante ans, il ne peut pourtant être présenté
que comme un apatride...
Les grandes nuits,
26 juillet 1991, 949 mots.
Après Galland, Mardrus et Khawam, la nouvelle traduction des Mille et
Une Nuits de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel s’impose avec
éclat. Tout est merveille et mystère dans les Mille et Une Nuits
: la trame des contes, l’art du récit, et même l’histoire
des différents manuscrits.
Mémoires
du Tibet, 30 août 1991, 799 mots.
Deux livres essentiels sur l’harmonie et les ombres de la société
théocratique tibétaine À propos du Tibet, ces temps-ci,
la mode est à l’hagiographie dévote, au panégyrique
complaisant, voire à la faribole folklorique.
Femme, sainte ou
déesse, 30 août 1991, 457 mots.
Dans la Déesse, l’un de ses plus beaux films, Satyajit Ray avait
évoqué l’irruption problématique du divin sur terre
et le mélange de révélation et de combines qui accompagnait
cette stupéfiante incarnation dans un corps de jeune fille.
Une enfance africaine,
28 septembre 1991, 961 mots.
Amadou Hampâté Bâ est mort, il y a quatre mois, à
quatre-vingt-onze ans. C’était un conteur né. Mais ses Mémoires
de jeunesse prouvent que ce talent se doublait d’un exceptionnel don d’écrivain.
Dans les temps très reculés où il était encore possible
de regarder une émission de télévision sans...
L’éveil
des songes, 1 novembre 1991, 508 mots.
Mort il y a quarante ans, inconnu en France Xavier Villaurrutia est un des grands
poètes latino-américains Il suffit parfois de quelques poèmes
pour imposer une voix, une musique singulière, une alchimie de sentiments,
de sensations et de mots.
Mahfouz, le chroniqueur
universel, 1 novembre 1991, 1107 mots.
En décrivant la vie d’un quartier du Caire, le Prix Nobel égyptien
atteint à la légende Prix Nobel de littérature 1988, le
romancier égyptien Naguib Mahfouz n’a toujours pas vu son maître
livre édité dans son pays.
Voix du Tibet Les
moines du collège tantrique de Gyotö en concert dans toute la France,
15 novembre 1991, 413 mots.
La venue à Paris, pour la soirée unique du 5 juillet 1990, des
lamas tibétains de Gyotö a été un événement
assez exceptionnel pour que l’organisation d’une tournée
à travers toute la France puisse être envisagée.
L’adieu à
Rimbaud, 15 novembre 1991, 1535 mots.
Alors que s’achève la célébration du centenaire de
la mort du poète, Alain Borer publie une Œuvre-Vie en point d’orgue
à vingt ans de passion rimbaldienne. Un adieu radieux, dit-il. Voici
un livre qui excède les livres et témoigne de tous les élans,
de toutes les fureurs, un livre où ne...
La vie violente,
13 décembre 1991, 287 mots.
Le plaisir des anthologies, de celles en tout cas qui ne ressemblent pas à
d’académiques palmarès, c’est la découverte
soudaine : d’abord un vers ou un quatrain qui s’impose, puis un
nom d’auteur qui ne vous dit rien.
Les riches heures
de l’hérésie, 27 décembre 1991, 431 mots.
Peu de livres épuisés manquaient à ce point. Même
pour ceux qui ont découvert avec une sombre jubilation, voilà
vingt ans, cette cohorte d’hérétiques, d’insoumis,
d’irréductibles appelés gnostiques, il n’y a vraiment
rien de mieux à faire que de repartir en compagnie de Jacques Lacarrière
pour...
En deçà
des « Tropiques », 27 décembre 1991, 778 mots.
Autant l’annoncer d’emblée, ce roman inédit d’Henry
Miller, le deuxième qu’il ait écrit et renoncé à
publier après quelques tentatives infructueuses auprès des éditeurs,
n’est pas un grand livre, loin s’en faut.
La civilisation
du désert Un siècle avant le colonel Lawrence, un agent de Napoléon
tentait d’unifier les tribus bédouines, 27 décembre 1991,
537 mots.
Avec son nom et son titre d’opérette, Lascaris, marquis de Vintimille,
n’a pas encore pris la place qui lui revient au premier rang des grands
explorateurs des déserts d’Arabie. Il fut pourtant, cent ans avant
T. E. Lawrence…
Bibliographie La
torture ordinaire, 18 janvier 1992, 663 mots.
Plusieurs livres ont déjà paru qui évoquent les prisons
du régime communiste installé en Afghanistan depuis 1978. Ils
sont le fait d’étrangers, journalistes, médecins ou universitaires,
qui eurent à subir des mois d’incarcération.
Mort de Jean-Marie
Le Sidaner, Le poète du décalage, 28 février 1992, 390
mots.
Nous apprenons la mort à la suite d’une crise cardiaque, mardi
25 février, à Reims, de l’écrivain Jean-Marie Le
Sidaner. Né en 1947, il avait collaboré à plusieurs revues
littéraires, dont la NRF et Esprit.
Un Chinois des Lumières,
28 février 1992, 1015 mots.
Dans la solitude et le dénuement, Tang Zhen consacra sa vie à
l’écriture d’un seul livre. Qui ne visait rien de moins que
la mise en ordre du monde ! Tang Zhen, écrivain et philosophe du dix-septième
siècle chinois, tout détaché qu’il fut des vanités
de ce monde, va faire une entrée...
La déroute
de la soie, 24 avril 1992, 433 mots.
Comment parler d’un monde qui ne parle plus que la langue des tombeaux
? Comment restituer au présent ce que le présent, précisément,
ne cesse de nier ? L’engouement réactivé, par UNESCO et
agences de voyages interposées, autour des routes de la soie participe
de ce jeu d’illusions qui voudrait...
Le Paris de Prévert,
15 mai 1992, 221 mots.
C’est le livre de deux vagabonds de Paris : Prévert, Doisneau.
Les mots du premier, les images du second, le même coup d’œil,
la même tendresse, la même complicité avec le décor
et les gens, la même ville qui, lentement, disparaît sous le clinquant
et la frime des urbanistes, promoteurs et autres...
La ville-pagode,
Les images pudiques et justes de Marc Riboud sur Angkor, 15 mai 1992, 427 mots.
Il n’est pas de pierres assez dures, pas d’édifices assez
assurés pour résister à l’action de la jungle et
du temps. Il n’est pas de temple définitif, immuable, établi
une fois pour toutes comme une offrande éternelle, et pas même
de tombeau...
Prévert libre,
15 mai 1992, 986 mots.
L’homme se doit d’objecter violemment à tout ce qui le brime
ou l’embrigade. La poésie de Prévert développe le
thème majeur du refus d’obtempérer. Comme Saint-John Perse,
André Breton, ou René Char, et bientôt Henri Michaux, Jacques
Prévert entre dans la Bibliothèque de la Pléiade...
Meurtres dans le
désert, 19 juin 1992, 547 mots.
Inexorablement, la mainmise des États centralisés sur tous les
territoires de la Terre assure le triomphe meurtrier de la pensée sédentaire.
La planète est devenue un espace quadrillé, soumis à la
loi obtuse, tatillonne et violente des gardes frontières, des fonctionnaires,
des militaires.
Les voyages d’Eros,
26 juin 1992, 666 mots.
Traducteur et exégète lumineux d’Héraclite, Parménide,
Empédocle, Apulée ou Sappho, Yves Battistini est de ces érudits
joyeux, passionnés, volontiers irrespectueux et fantasques. S’il
lui vient le désir de vagabonder parmi les textes de grec ancien, c’est
tout naturellement avec une souveraine...
Voyage en conscience,
7 août 1992, 314 mots.
Depuis que l’on sait que la terre est ronde, le bout du monde n’existe
plus, ou alors il s’identifie partout avec le lieu limite des destins
sans avenir. Paris, ville lumière où passent des meutes de touristes
sagement encadrés et paisiblement éblouis, devient ainsi, dans
ses zones d’ombre...
Deux disparitions
Arlette Jabès, la femme et l’inspiratrice, 16 août 1992,
275 mots.
Terrassée le 12 août 1992 à Dinan par une crise cardiaque,
à l’âge de soixante-dix-huit ans, Arlette Jabès n’aura
survécu qu’un an et demi à la mort de son mari, l’écrivain
Edmond Jabès. Pendant plus de soixante ans, ils avaient ensemble tout
partagé : les combats antifascistes, les épreuves...
Jean-Pierre Le Goff
magicien clandestin, 28 août 1992, 292 mots.
Trop souvent les revues littéraires ne proposent, de numéro en
numéro, que des sommaires répétitifs comme si leur but
était de baliser le terrain plutôt que d’ouvrir le champ.
La NRF, institution pourtant vénérable, innove magnifiquement
avec sa livraison d’été en réservant une place centrale
à...
Le poète
qui se cachait du ciel, 2 octobre 1992, 1125 mots.
Suivant à la trace un lettré déchu et vagabond dans la
Corée du siècle dernier, Yi Munyol entreprend le roman décalé
de sa vie. Déjà révélé par quatre courts
récits d’une singulière maîtrise (l’Oiseau aux
ailes d’or, l’Hiver cette année-là, Notre héros
défiguré, Chant sous une forteresse)...
Sur la route de
l’encens, 12 décembre 1992, 410 mots.
Il suffit parfois de quelques images ou de quelques mots pour être déjà
sur le départ et, sans l’avoir vraiment décidé, être
déjà parti. Découvrir au hasard d’un magazine les
photographies des cités inouïes dressées au bout de l’Arabie,
apprendre ensuite que ces villes-mirages furent de toute...
L’esprit des
steppes, 1 janvier 1993, 833 mots.
Alain de Bures dit l’ordinaire d’une famille turkmène. Une
épopée simple au regard de nos sociétés rétrécies.
Ni essai ethnologique, ni journal de voyage, ni étude romancée,
le livre d’Alain de Bures emprunte toutes les approches pour offrir la
chronique singulière d’une famille turkmène...
La mort de Freya
Stark, 14 mai 1993, 417 mots.
Avec Freya Stark vient de disparaître, le 9 mai dernier à Asolo,
en Italie, l’une des plus grandes aventurières du siècle.
Sa vie rivalise en effet, par son intrépidité, son anticonformisme
et sa longévité, avec celle d’Alexandra David-Neel.
Soudain, l’extase,
25 juin 1993, 1213 mots.
L’expérience mystique est toujours scandaleuse au regard de la
norme, toujours anarchique dans les miroirs de l’ordre, toujours excessive,
équivoque, obscure. Elle vient sans prévenir. Elle s’impose
par effraction. Elle donne et dérobe à la fois. Elle s’apparente
à un rapt qui serait une offrande.
Le désir
d’ailes, 20 août 1993, 654 mots.
Alliant, comme toujours, l’humour à la connaissance, Jacques Lacarrière
s’interroge sur la pérennité du mythe d’Icare, cette
histoire d’oiseau manqué. La confrérie des érudits
facétieux n’est pas, à proprement parler, pléthorique.
L’hymne au
Yémen, 16 octobre 1993, 518 mots.
Il est au monde peu de noms qui, spontanément, bénéficient
d’une telle aura, d’un tel mystère. Le Yémen se tient
très loin de ces contrées faciles pour dépliants publicitaires,
de ces terres de pacotille ; et l’ouvrage que lui consacrent Pascal et
Maria Maréchaux se veut, lui aussi, très éloigné
de...
Pour la survie du
Tibet, 12 novembre 1993, 657 mots.
Frénésie éditoriale après la visite en France du
dalaï-lama Colonisé et asservi par la Chine communiste depuis plus
de trente ans, le Tibet est désormais confronté à une tentative
de solution finale d’un genre nouveau : la submersion ethnique.
Un linceul de marbre,
10 décembre 1993, 727 mots.
Jean-Louis Nou a composé un hymne photographique au Tâj Mahal.
Le monument le plus visité d’Inde est un tombeau. L’attirance
qu’il exerce s’explique certes par son exceptionnelle splendeur,
mais plus encore par la légende d’un amour que le marbre a rendu
éternel.
Bhoutan de rêve,
10 décembre 1993, 181 mots.
Olivier Föllmi est à l’évidence l’un des grands
photographes de l’univers himalayen. Il a notamment rapporté et
publié d’admirables images du Zanskar. Avec le livre qu’il
consacre aujourd’hui au Bhoutan, il semble que le simple pouvoir de donner
à voir ne lui suffise plus et qu’il aspire surtout...
L’Inde en
miniatures, 10 décembre 1993, 125 mots.
La vocation de collectionneur tient souvent du coup de foudre. Envoyé
en Inde par le Massachusetts Institute of Technology pour un projet de développement
universitaire, Oscar Leneman découvre la miniature indienne et, sur-le-champ,
abandonne toute activité scientifique afin de se consacrer à cette...
Aux sources du chaos,
17 décembre 1993, 525 mots.
Entre exorcisme et blasphème, le Bengali Bhattacharya traque l’énigme
du monde. Lokenath Bhattacharya est sans doute, depuis Tagore, l’écrivain
bengali le plus traduit en français. Henri Michaux avait suscité
une première publication en 1976, et sept titres ont suivi.
Délicat Cheng,
28 janvier 1994, 272 mots.
Un chant qui trouve ses quatre sources dans la scansion de l’année
: Saisons à vie de François Cheng. Traducteur exemplaire, essayiste
d’une grande délicatesse, particulièrement voué à
l’espace de la calligraphie et de la peinture chinoises, François
Cheng...
La mort de l’indianiste
Alain Daniélou Un baladin initié et érudit, 29 janvier
1994, 684 mots.
Alain Daniélou, écrivain, musicologue, spécialiste de l’Inde,
est mort jeudi 27 janvier à Lonay, en Suisse. Il était âgé
de quatre-vingt-six ans. L’annonce de la mort d’Alain Daniélou
a sans doute surpris tous ceux qui l’avaient approché ces dernières
années.
Le maître
de Malgudi, 18 février 1994, 1097 mots.
Le grand romancier indien R.K. Narayan restitue la magie de son pays, sa luxuriance
physique et spirituelle, sa loi et ses débordements.
Walcott le guetteur,
4 mars 1994, 259 mots.
La poésie contemporaine, tous continents confondus, manque cruellement
de démiurges, de créateurs capables d’investir l’ensemble
du champ de la Création, depuis les premiers spasmes telluriques, l’émergence
des mythes et des épopées, jusqu’au jeu très subtil
de la langue et de l’écriture.
Une disparition
Ghérasim Luca l’éveilleur, 12 mars 1994, 389 mots.
Le poète d’origine roumaine Ghérasim Luca a été
retrouvé mort dans la Seine jeudi 10 mars Disparu depuis un mois, Ghérasim
Luca semblait avoir choisi de quitter ce monde où les poètes n’ont
plus de place, ainsi qu’en témoignait son ultime message du 9 février
1994 à minuit.
La lumière
de Luzi, 13 mai 1994, 728 mots.
Le poète italien invente une parole secrètement salvatrice, une
parole hantée de présences et de voix qui ne cherche pas l’obscurité
mais qui ne l’exclut pas. À quatre-vingts ans, Mario Luzi apparaît
comme l’un des grands poètes italiens de ce siècle.
Adonis, l’implacable,
20 mai 1994, 576 mots.
Un entretien avec le poète, pour lequel le choix est simple : ou être
un agent ou devenir une cible. Publié il y a plus d’un an, le livre
d’Adonis, la Prière et l’Epée, n’a pas eu en
France le retentissement qu’auraient dû lui assurer la force, la
lucidité et le courage de ses analyses.
Entretien avec Adonis,
20 mai 1994, 1155 mots.
La lecture de la Prière et l’Épée donne le sentiment
qu’en dépit de rébellions épisodiques de poètes,
mystiques ou penseurs prenant le risque du martyre, la poésie arabe est
vouée à l’enfermement, à la redite, à la servitude
? - Je n’ai pas pour vocation de noircir le tableau à ce point.
Chant vertical,
27 mai 1994, 425 mots.
L’assomption selon Roberto Juarroz. En publiant récemment le premier
tome des Œuvres complètes de Roberto Juarroz, les éditions
Emecé de Buenos-Aires viennent d’assurer au poète, en Argentine,
une audience comparable à celle déjà établie dans
de nombreux pays, et notamment en France...
Le Temps de la frime,
21 octobre 1994, 347 mots.
En remplaçant l’intitulé de la Fureur de lire par celui
du Temps des livres, l’actuel ministre de la culture entendait sans doute
faire la leçon à son prédécesseur et lui rappeler
fort opportunément que la lecture requiert plus d’attention, de
concentration et de calme que d’agitation frénétique...
Musique indienne
du Musée Guimet au Théâtre De La Ville, La lente et difficile
bataille du public, 17 novembre 1994, 1193 mots.
Au début des années 20, l’écrivain René Daumal,
féru d’ésotérisme et de culture orientale, s’agaçait
de l’inculture du public français : la Comédie des Champs-Élysées
et les salons Pleyel, lieux de musique classique, s’ouvraient à
la musique savante indienne, après que le Musée Guimet...
Un mandala de pierre,
9 décembre 1994, 671 mots.
Au centre de l’île de Java, s’élève Borobudur.
Comme un gigantesque signe de pierre dont l’architecture même initie
le visiteur à la sagesse bouddhique. Les monuments bouddhiques les plus
imposants, à Sanchî, Ajanta, Kandy ou Sukotaï, ravivent sans
cesse la même interrogation...
Hors normes, 30
décembre 1994, 987 mots.
Parcours plus que mémoire, la correspondance de Satprem est une invite
au grand lâchez-tout. Le voyage d’une vie portée par l’excès
de soi-même. André Breton, qui par ailleurs était assez
casanier, engageait à ne pas confondre les livres qu’on lit en
voyage et ceux qui font voyager.
Roberto Juarroz,
4 avril 1995, 569 mots.
La poésie comme élévation. Le poète argentin Roberto
Juarroz est mort à Buenos Aires à l’âge de soixante-neuf
ans. Quand il donnait lecture publique de ses poèmes ce qui arrivait
de plus en plus souvent ces dernières années, Roberto Juarroz
ne se privait pas d’entourer sa parole de gestes...
Amères résonances,
7 avril 1995, 247 mots.
La Grèce n’est pas que blanche et bleue, elle a aussi un versant
sombre, et il est de ce côté-là des poètes rugueux
qui résistent, qui luttent, qui tamisent ensemble le soleil et l’espoir,
les cris, les tortures, les illusions, les révoltes et les guerres.
Visions au bord
du réel, 21 avril 1995, 278 mots.
C’est avec une perception aiguë, méticuleuse, que Tomas Tranströmer
parcourt la zone limitrophe des terres habitées, comme si cette étendue
en marge s’apparentait à un réservoir de visions simples,
de visions vastes, de visions suscitées au bord du réel.
Paul Veyne historien
énergumène, 6 mai 1995, 1756 mots.
Le savant professeur au Collège de France est un adepte de l’ascèse
gaie. En lui, se conjuguent un chercheur scrupuleux et un joyeux perturbateur.
Il est des hommes ainsi faits qu’ils ont vocation à penser autrement,
à s’inscrire en faux, à progresser hors piste...
À la barbe
des dévots, 6 mai 1995, 295 mots.
Réfugié à Peshawar au Pakistan à partir de 1980,
Sayd Bahodine Majrouh partageait son temps entre trois activités principales
: la poursuite de son grand œuvre, Ego-Monstre, la transcription des chants
des femmes pachtounes et l’animation du Centre afghan d’information
qui alertait...
La voix des intouchables,
9 juin 1995, 1209 mots.
Avec verve, humour et générosité, une villageoise du pays
tamoul raconte son quotidien : celui d’une paria. Au-delà du témoignage
autobiographique, Viramma porte la parole du corps muet de sa caste.
L’autre vie,
27 octobre 1995, 780 mots.
Un recueil de poèmes pour un violent périple en terre pasolinienne.
Pier Paolo Pasolini a témoigné du scandale. Il a vécu sa
passion d’impossible Christ. Son œuvre de cinéaste l’a
dévoilé et caché tout à la fois.
Un pari de démiurge,
17 novembre 1995, 327 mots.
Il faut d’emblée saluer l’élégance avec laquelle
les éditions Actes Sud ont décidé de reprendre et de poursuivre
l’activité de la maison fondée par Pierre Bernard à
l’enseigne de Sindbad. Maquette, impression, catalogue : tout rappelle
l’initiateur de ces publications centrées sur le monde...
Un imprécateur
engagé, 24 novembre 1995, 448 mots.
Plutôt que de revendiquer d’emblée sa qualité de poète,
Sin Kyongnim s’est fait successivement précepteur, paysan, mineur,
ouvrier, commerçant. En Corée comme ailleurs, l’épreuve
de la vie réelle est fortement déconseillée : à
voir le monde et les hommes de trop près, on risque...
L’Asie azur,
8 décembre 1995, 525 mots.
De Turquie jusqu’en Chine l’envoûtante lumière des
dômes turquoise. De Turquie jusqu’en Chine, de Tabriz à Mazâr-é
Sharif, d’Ispahan à Samarcande, d’Istanbul à Lahore,
de Balk à Gwâlior, le ciel s’est inventé des miroirs
par milliers.
Asie au Tibet des
brigands gentilshommes, 16 décembre 1995, 383 mots.
Sur les traces d’Alexandra David-Néel, de Tiziana et Gianni Baldizzone…
Dans l’est du Tibet, les régions du Kham et de l’Amdo (aujourd’hui
dépecées et rattachées par l’occupant chinois aux
provinces...
Poète dans
sa peau de jeune loup, 6 janvier 1996, 419 mots.
Poète, Henri Pichette l’est comme personne. Artaud excepté,
qu’il a toujours vénéré, il est poète comme
aucun autre poète. C’est-à-dire farouchement, violemment,
follement si l’on veut bien prendre la folie pour un emballement de la
raison.
Le poème-fleuve
de Venaille, 9 février 1996, 616 mots.
De Saint-Quentin à Anvers, le poète du vivre-révolté
se laisse conduire dans une descente solitaire le long de l’Escaut. Sarcastique,
désespéré, violent, fragile et froid, Franck Venaille fait
entendre depuis son premier Journal de bord des années 60, une voix singulière,
solitaire...
Alain Bosquet, simple
passeur d’absolu, 10 mai 1996 (avec Josyane Savigneau), 1212 mots.
Il n’y a pas si longtemps, vous avez déclaré avoir écrit
deux mille pages de poèmes, mais il semble que vous ayez décidé
de remodeler le concept d’Œuvres complètes. Pourquoi ? Le
poète aspire à la perfection formelle, par définition.
Sans compromis,
10 mai 1996, 586 mots.
Longue aventure verbale, ces poésies complètes invitent à
l’éblouissement. Il est des œuvres complètes où
ne se rencontre qu’un seul poète, d’autres où l’auteur
multiplie ses voix et parfois même ses doubles.
L’homme de
la plus longue enfance, 17 mai 1996, 261 mots.
Hors du lot commun : Pichette. À soixante-dix ans, toujours jeune plein
de fureur et de ferveur, mais cassant. Du verre qui est allé trop près
du feu ou de l’acier trop bien trempé. Alors, pour la deuxième
livraison des Cahiers Henri Pichette, place aux Enfances.
Conquête du
concret, 19 juillet 1996, 553 mots.
S’unir au timbre du réel : telle est la ligne force de cette anthologie
personnelle d’André du Bouchet. Henri Michaux avec L’Espace
du dedans, René Char avec Commune présence avaient choisi de composer
des anthologies personnelles qui s’apparentaient à une exploration
générale de leur œuvre...
Prévert dans
le désordre des choses, 16 août 1996, 1158 mots.
Le deuxième tome des Œuvres complètes dans La Pléiade,
qui regroupe des textes allant de 1966 à 1977, permet de découvrir
un poète plus âpre que dans ses écrits de jeunesse. Le premier
tome des Œuvres complètes de Jacques Prévert dans La Pléiade
a connu un succès foudroyant...
L’homme-Tibet,
13 décembre 1996, 527 mots.
La vie de Dilgo Khyentsé, ermite et poète, témoigne de
tous les enjeux historiques d’un pays asservi. Les livres consacrés
au Tibet sont désormais légion. Cet engouement éditorial,
souvent brouillon, approximatif ou redondant, ne laisse pourtant pas d’être
utile : il témoigne de la fascination...
Le Tibet existe
encore, 27 décembre 1996, 588 mots.
En retraçant le martyre de deux nonnes, Philippe Broussard restitue les
espoirs et les souffrances d’un peuple dépossédé
de son identité. De livre en livre, et il en paraît beaucoup depuis
dix ans, le Tibet est devenu un pays plus repérable, mieux connu, sinon
familier.
Les splendeurs de
Sumtsek, 10 janvier 1997, 238 mots.
Vouées à l’univers tibétain, les éditions
Serindia ne créent que des joyaux. Ici, comme le voulait René
Char, « toute la place est pour la beauté ». Autant dire
que chaque ouvrage demande des années d’efforts, de soins extrêmes,
d’harmonies lentement assurées entre une érudition sans
faille...
Au cœur des
ténèbres, 4 avril 1997, 476 mots.
La fable épique du grand poète afghan Majrouh, assassiné
au Pakistan en 1988 . Neuf ans après son assassinat, au soir du 11 février
1988 à Peshawar, au Pakistan, le poète afghan Sayd Bahodine Majrouh
n’est nullement entré dans l’oubli.
L’effacement
du sens Bernard Noël analyse le processus meurtrier qui livre la création
au commerce et passe la conscience par profits et pertes, 23 mai 1997, 644 mots.
Dans La Chanson du décervelage, Alfred Jarry ne repérait qu’un
lieu propice à l’ablation des cervelles : la rue de l’Echaudé.
L’auteur d’Ubu roi n’était pourtant pas dupe et devait
pressentir que l’ombre portée de sa bouffonnerie allait bientôt
s’affranchir d’un si petit périmètre.
Un festin de paroles,
23 mai 1997, 458 mots.
Conduit par Abou’l Fath, personnage multiple à la faconde envoûtante,
al-Hamadhâni offre un allègre vagabondage narratif. Dans quelque
temps, si les dérives meurtrières et obscurantistes cessent en
terre d’Islam, les survivants auront sans doute à cœur de
célébrer René R.
La musique de ce
qui est, 6 juin 1997, 697 mots.
Rien sinon le trait, la figure, la cadence et la coupe. En quatre mots, Jean-Paul
Michel révèle le profil de ses poèmes, leur résonance.
Celle d’une voix d’exigence qui invoque le défi et la grâce.
Tous les chemins
de l’art mènent à Lhassa, capitale du Tibet, 19 novembre
1997 (avec Olivier Schmitt), 1096 mots.
Si la tibétologie est une science déjà ancienne dont témoigne
la richesse des bibliothèques, la tibétomanie est plus récente.
Ses figures actuelles sont Jean-Jacques Annaud et Martin Scorsese pour le cinéma,
Ariane Mnouchkine pour le théâtre et les Beastie Boys pour la musique.
Une puissance d’aimantation
des savants et des vagabonds, 19 novembre 1997, 1075 mots.
Qu’on l’appelle pays des Neiges, Toit du monde, Haut-Pays, la fascination
qu’exerce le Tibet ne date pas d’aujourd’hui. L’engouement
actuel, d’une ampleur inégalée, participe de l’universelle
consommation d’illusions, bons sentiments et pleurnicheries charitables,
servis jour après jour aux...
Alexandre Csoma
de Körös, premier des tibétologues, 19 novembre 1997, 331 mots.
Rien ne prédestinait Alexandre Csoma de Körös, né en
Transylvanie en 1784, linguiste et patriote hongrois obnubilé par l’énigme
des origines de la langue magyare, à devenir le fondateur de la tibétologie.
Sa vie ressemble à l’histoire d’une obsession contrariée,
sa gloire tient à une idée fausse.
Sur les flots merveilleux
du « Kathasaritsagara », 27 février 1998, 1305 mots.
Grand classique de la littérature médiévale en langue sanskrite,
Océan des rivières de contes, de Somadeva, paraît pour la
première fois dans son intégralité. Récits picaresques
ou galants côtoient historiettes morales, fables, anecdotes pour évoquer
aussi bien des épisodes de la vie ordinaire...
Le passeur de soleils,
10 juillet 1998, 583 mots.
Empruntant le verbe des fables, Satprem transmet la part enchantée de
son expérience. Romans ou essais, témoignages ou correspondances
: Satprem surprend, provoque, ravive l’attention à chaque livre
nouveau alors qu’il s’en tient à la même aventure :
celle d’un être humain en attente d’autre...
L’Inde au
regard du temps, 11 décembre 1998, 713 mots.
Les photos de Martinelli, comme les gravures des frères Daniell au XVIIIe
siècle, montrent un pays idéalisé, sans drames ni poussière.
Longtemps, l’Inde a été perçue comme le pays du temps
suspendu. Un lieu où l’impermanence des êtres ne troublait
guère la permanence des choses.
Ferrailler dans
l’or du temps, Valérie Rouzeau, 18 juin 1999, 278 mots.
La poésie, quand elle tient parole, est à l’évidence
un médium violent, à la fois le plus exaltant et le plus dérangeant.
C’est pourquoi la poésie est absente des recueils sans risques,
sans ferveur, où les poèmes ne témoignent ni d’un
engagement total de l’être ni d’un chant à corps perdu.
Le manuscrit d’or,
visions secrètes du Ve dalaï-lama, de Samten Gyaltsen Karmay, 17
décembre 1999 141 mots
Un livre qui tient du miracle, qui permet de partager une expérience
extraordinaire. Il s’agit d’un texte tibétain du XVIIe siècle,
calligraphié, orné de miniatures, qui restitue en mots et en images
les visions du Ve dalaï-lama (1617-1682), personnage central de l’histoire
du Tibet.
Tutoyer l’indicible,
28 avril 2000, 608 mots.
Contre l’oubli, l’Afghan Atiq Rahimi livre un roman de guerre et
d’effroi. Qui se soucie encore de l’Afghanistan ? Un pays envahi
il y a plus de vingt ans par une armée dite alors soviétique (qui
n’avait déjà rien à envier à celle qui s’illustre
actuellement en Tchétchénie), avant de...
Lokenath Bhattacharya,
27 mars 2001, 896 mots.
L’auteur bengali le plus traduit en français depuis Rabindranath
Tagore. Accidentelle et brutale - une voiture abîmée au fond d’un
canal d’irrigation à Saqqarah, près du Caire, en Égypte
-, la mort de Lokenath Bhattacharya, à l’âge de soixante-treize
ans, samedi 24 mars, s’impose comme une...
Passion grecque
en toute lettre, 29 juin 2001, 1237 mots.
Avec ce « Dictionnaire amoureux de la Grèce », Jacques Lacarrière
s’en donne littérairement à cœur joie. Bousculant les
siècles, il mêle érudition et souvenirs personnels pour
composer un bouquet de ses enchantements.
Zigzags dans le
continent de la multitude, 19 octobre 2001, 689 mots.
La formule du « Dictionnaire amoureux », inaugurée par Jacques
Lacarrière qui embrassait la Grèce, accueille l’Inde de
Jean-Claude Carrière. Après le magnifique abécédaire
composé par Jacques Lacarrière en l’honneur de la Grèce,
la formule du Dictionnaire amoureux embrasse désormais les...
Voyages Patrimoine, Le Monde Poches, 28 novembre 2001.
Une mélodie
entêtante, 5 avril 2002, 525 mots.
Fragile et légère, ironique et désinvolte, subtile dans
ses sonorités jazzées, la voix de Valérie Rouzeau s’affirme
dans toute sa singularité. En poésie, une voix nouvelle, ce n’est
pas rien. Une voix vraiment nouvelle qui ne ressemble à aucune autre.
Les polars à
l’indienne de Sarah Dars, 12 juillet 2002, 1214 mots.
L’érudite, spécialiste du sanskrit, a inventé un
personnage de brahmane qui enquête à Madras, Bombay ou Hyderâbâd.
Sa connaissance des lieux, modes de vie et de pensée révèle
d’autres mystères que ceux de ses fictives énigmes criminelles
...
Sagesse d’un
égaré, 22 novembre 2002, 415 mots.
Du poète bengali Lokenath Bhattacharya, disparu soudainement le 23 mars
2001 à la suite d’un accident de voiture en Égypte, nous
parvient ce livre posthume, à la fois celui d’un conteur, d’un
rêveur, d’un égaré.
L’Inde, pour
découvrir les illuminations du monde, 5 décembre 2003, 672 mots.
Roland et Sabrina Michaud invitent à une quête fervente de la beauté
indienne, saisie dans les lieux les plus quotidiens. Elisabeth Foch reprend
le journal et les photos d’Hugues Costa, disparu en 1981, pour revisiter
le pays-continent.
Victor Segalen,
« prédicateur du divers », 26 novembre 2004, 796 mots.
Henry Bouillier, biographe et éditeur de l’auteur des « Immémoriaux
», présente l’édition monumentale de la correspondance
de l’écrivain, soit quelque 1 530 lettres où se conjuguent
le grave et le burlesque... S’imposent un ton, une scansion, une allégresse.
François
Di Dio, L’homme-volcan de l’édition, 29 juin 2005, 362 mots.
La destinée de François Di Dio, qui vient de mourir à En
Pelat, dans le Gers, mercredi 22 juin, est si singulière, si scrupuleusement
exemplaire, qu’elle marque d’un trait de feu, irréductible
et pur, l’époque de cendres refroidies où nous sommes.
Jacques Lacarrière
« Oiseleur du Temps », 20 septembre 2005, 861 mots.
L’écrivain Jacques Lacarrière est mort samedi 17 septembre
à l’âge de 79 ans. Marcheur, romancier, conteur, biographe,
essayiste, traducteur, historien, sociologue, étymologiste, danseur en
son jeune âge de rébétiko et comédien choisissant
le rôle de Cassandre...
L’écriture
à bras-le-corps, 4 novembre 2005, 947 mots.
Un inédit et la réédition de quatre romans de Marcel Moreau,
accidenté miraculeux de la littérature. Dans la catégorie
des possédés du verbe, Marcel Moreau occupe depuis plus de quarante
ans la place de l’accidenté miraculeux.
Attila Jozsef, l’insurgé,
23 décembre 2005, 406 mots.
Quand on est un écorché vif, généreux, révolté
et désespéré au point de se suicider, en 1937, à
l’âge de 32 ans en posant sa tête sur un rail de chemin de
fer, endosser post mortem l’habit du poète national et militant
n’est pas forcément une chance.
Gilles Lapouge,
à cœur joie, 8 septembre 2006, 698 mots.
Sans doute y a-t-il parmi les hommes une ligne de démarcation secrète
qui n’est pas moins terrible que celle qu’imposent les guerres,
et qui sépare pour la vie ceux dont l’enfance fut un enchantement
de ceux qui la subirent comme une malédiction.
Un poète
de l’envol, Roberto Veracini, 24 novembre 2006, 432 mots.
Découvrir d’un même mouvement une aventure poétique
fascinante, une écriture aussi limpide qu’énigmatique, et
la parfaite réalisation éditoriale de cet enchantement, voilà
qui change d’emblée le plaisir en coup de foudre.
Une lumière
terrible, 22 décembre 2006, 656 mots.
Un nouveau livre de Franck Venaille (né à Paris en 1936) ne peut
être ouvert qu’en état d’alerte, avec cet effroi du
corps qui sait qu’il va franchir un seuil inconnu, et qu’une telle
effraction ne le laissera plus en repos.
La mort d'un maître
de l'exigence, 24 décembre
2007, 1254 mots
Auteur, notamment, du "Rivage des Syrtes" et de "Eaux Etroites",
Julien Gracq est mort, samedi, à l'âge de 97 ans. Admiré,
célébré, présenté à l'égal
d'un Commandeur altier et quasi invisible, Julien Gracq devait souvent se demander
par quelle sournoise malédiction il se trouvait à ce point pris
pour un autre...
