CHRONIQUES

* 2007 *

JULIEN GRACQ
LA MORT D'UN MAÎTRE DE L'EXIGENCE

Admiré, célébré, présenté à l'égal d'un Commandeur altier et quasi invisible, Julien Gracq devait souvent se demander par quelle sournoise malédiction il se trouvait à ce point pris pour un autre. Sa mort discrète à Angers, samedi 22 décembre, à l'âge de 97 ans, modifiera-t-elle l'image d'écrivain intemporel et quelque peu hautain qui était attachée à son nom? Des premières pages du "Château d'Argol" aux derniers feuillets des "Carnets du grand chemin", n'avait-il pas suffisamment mis en œuvre les pouvoirs d'une liberté qu'il voulait illimitée, merveilleuse, excessive et, à l'occasion, démoniaque? A la différence des esthètes mi-sourds mi-aveugles, ses lecteurs fervents savaient à quoi s'en tenir.

Pourtant, s'il demeurait scrupuleusement à l'écart du milieu littéraire et de ses mœurs, cet homme à la discrétion tranchante et à la pudeur acérée n'avançait nullement masqué dans ses romans, ses récits, ses essais ni, bien sûr, dans La Littérature à l'estomac, le pamphlet de haute volée publié en 1950. On percevait au contraire chez lui, et clairement exprimée, une tension intraitable éveillée au contact du surréalisme et qui le gardait en état de révolte froide, à la fois inquiet et charmé, prêt à toutes les subversions lucides, à toutes les aventures vraies. Aussi saluait-il comme une trace incandescente, toujours exemplaire, toujours actuelle, "cette vertu essentielle de revendiquer à tout instant l'expression de la totalité de l'homme, qui est refus et acceptation mêlés, séparation constante et aussi constante réintégration (…) en maintenant à leur point extrême de tension les deux attitudes simultanées que ne cesse d'appeler ce monde fascinant et invivable où nous sommes : l'éblouissement et la fureur" (Préférences, José Corti, 1961).

Loin d'être à l'écart de tout, Gracq cherchait précisément, par des chemins singuliers, à participer de ce Tout, à ne jamais se couper de son mystérieux champ d'attraction. C'était pour ne pas rompre cet accord fragile, incertain, avec l'unité du monde qu'il ignorait avant-scènes et parades. Il ne désertait que le jeu de miroirs, l'écume dérisoire, pas le flux profond, pas la présence alertée aux êtres et aux choses. Comme Novalis dont il se disait proche, il concevait un réel plus vaste, mais sans fêlure, ouvert à toutes les lignes de fuite, mais sans évasion radicale. "De la vie banale au sommet de l'art, il n'y a pas de rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l'attention, à une manière tout autre, tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmoniques, d'écouter et de regarder." (Julien Gracq qui êtes-vous ? Entretiens avec Jean Carrière, La Manufacture, 1986) L'œuvre de Julien Gracq porte d'abord témoignage de cette "inversion intime" qui fait soudain de la parole poétique une force aimantée. Une force qui n'a d'ailleurs de compte à rendre à personne et qui ne s'accomplit que dans le mouvement même de l'écriture qui la crée. Gracq, là aussi à rebours de l'époque, ne s'est jamais beaucoup soucié de ces débats de professeurs ou de philosophes qui n'en finissaient pas de mettre la littérature à la question, s'interrogeant sur sa validité, son efficacité, sa vérité. Avec une assurance assez provocatrice, l'auteur du Rivage des Syrtes soulignait qu'il importait "d'écrire comme on se jette à l'eau, en faisant un acte de confiance dans l'élément porteur" ("Entre l'écriture et la lecture", NRF, mai 1969). Et il ne craignait pas, à l'occasion, de se montrer plus désinvolte encore en affirmant : "Après tout, si la littérature n'est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu'on s'en occupe." (En lisant, en écrivant, José Corti, 1980).

Par de telles notations, Gracq n'entendait évidemment pas réduire l'écriture à un pur divertissement, mais bel et bien marquer son refus de tout embrigadement théorique et rappeler le rôle décisif du désir, de la passion, voire de l'instinct dans l'acte créateur. "Ce qui me plaît chez Breton, précisait-il, ce qui me plaît dans un autre ordre chez René Char, c'est ce ton resté majeur d'une poésie qui se dispense d'abord de toute excuse, qui n'a pas à se justifier d'être, étant précisément et d'abord ce par quoi toutes choses sont justifiées." (Préférences).

Intuitivement, il prenait donc deux paris : qu'un "univers de mots" puisse être le lieu privilégié de "l'épanouissement magique" dont il voulait hâter l'émergence, et que cet univers fictif devienne en quelque sorte le révélateur de la "merveille irremplaçable" qu'était, à ses yeux, le monde donné, la planète entière. C'est un sentiment de connivence éblouie entre l'homme et la terre qui, non pas guidait, mais sous-tendait ses parcours imaginés comme ses dérives de promeneur. S'il était à l'évidence un être des confins, des lisières, des frontières, ce n'était pas tant par goût de l'estompé, de l'indistinct, du fuyant, que par besoin de risquer le pas de trop, l'élan imprévu qui laisse sur le qui-vive, hors limite, dans une zone inexplorée, dans un pays secret. En cela, Gracq fut un initatieur, à défaut d'être un initié. "Je ne crois pas, confiait-il, avoir l'esprit religieux : les questions qui passent pour obséder les esprits de ce genre, je ne me les pose à peu près jamais. En revanche – dépourvu que je suis de croyances religieuses – je reste, par une inconséquence que je m'explique mal, extrêmement sensibilisé à toutes les formes que peut revêtir le sacré." (Julien Gracq qui êtes-vous ?).

Tous les livres de Julien Gracq manifestent cette aptitude, cette sensibilisation extrême, qui change le plus simple déplacement, la plus courte errance, en éléments d'une quête où le Graal n'est qu'un souffle, une énergie conquise sur l'imaginaire, une subversion du destin. Pour Gracq, le roman n'est pas un territoire balisé, une construction planifiée, mais un mouvement plus ou moins brusqué, avec élan, sursaut, suspens, dont la tentation première est une prise de possession de l'espace.

D'où ces personnages au bout et au bord d'eux-mêmes, déstabilisés, désancrés, en état de disponibilité, de vacance, prêts à se découvrir, se dévoiler ou mourir en situation de perpétuel départ. D'où cette mobilité des images, cette simultanéité des perceptions, des sentiments, des pensées, comme si l'auteur-sourcier captait dans le monde et les songes toutes les sources à la fois et tentait, par le glissement des mots, par le déversement des phrases, de transmuer cette ivresse pure en possible plénitude.

En plénitude physique s'entend, car rien n'est moins ineffable que l'écriture hautement charnelle de Gracq, car rien n'est moins désincarné que sa bouleversante respiration.

"Ce matin tout à coup, en me levant, j'ai senti au plein cœur de l'été, comme au cœur d'un fruit, la piqûre du ver dont il mourra, la présence miraculeuse de l'automne. C'était sur cette journée, douce, chaude encore, à la merveilleuse lumière voilée (mais je ne sais quoi d'un peu atténué, d'un peu lointain : cet affinement vaporeux d'un beau visage aux approches de la consomption) un grand flux d'air frais, régulier, salubre, emportant – l'espace soudain sensible, clair et liquide, comme une chose qu'on peut boire, qu'on peut absorber – une de ces sensations purement spatiales, logées au creux de la poitrine, les plus enivrantes, les plus pleines de toutes, où la beauté se fait pure inspiration, qu'on mesure à un certain gonflement surnaturel de la poitrine, comme une Victoire antique." Cette citation d'Un beau ténébreux, par son amplitude et sa souple avidité à tout transmettre, à tout traduire, à tout relier, entre en résonance avec maints passages de l'œuvre. Elle évoque aussi ce passage d'un entretien avec Jean Roudaut : "J'ai l'impression que la temporalité qui règne dans la fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s'écoule dans la vie réelle." Dans l'une de ses notations brèves, Julien Gracq, évoquant l'Aubrac, écrivait : "Il faut si peu pour vivre ici." De ce peu, de cette vie, de cet ici, il semble que Gracq ait su, comme personne, restituer l'âpreté et le faste, la noblesse et les puissants maléfices, le plaisir et l'insondable envoûtement.

Le Monde
24 décembre 2007

* 2006 *

ATTILA JOZSEF

Quand on est un écorché vif, généreux, révolté, et désespéré au point de se suicider à l'âge de 32 ans en posant sa tête sur un rail de chemin de fer à l'instant où surgit une locomotive, endosser post mortem l'habit du poète national et militant n'est pas forcément une chance. C'est arrivé à Attila Jozsef au temps du communisme en Hongrie et l'écho de son œuvre aurait pu s'en trouver durablement affecté. Car limiter ses poèmes à des supports de propagande relevait, non seulement de la méprise et du contresens, mais d'un véritable détournement d'être.
L'homme qui revendiquait hautement son prénom ravageur n'avait pas le tempérament d'un conquérant, même s'il désirait, sans doute ardemment, en avoir l'âme. Il était de ses amants de l'impossible qui jamais ne sont à leur place, parce que la place qu'ils imaginent n'existe pas et qu'il n'est aucun univers, aucun ordre, aucune communauté humaine pour leur inventer ce que Rimbaud nommait "le lieu et la formule". Dicté par une enfance cruelle, par une adolescence quasie misérable, l'engagement d'Attila Jozsef n'a cessé de s'apparenter à une insurrection intime. D'emblée ses poèmes sont des éclats, des plaintes, des excès d'amoureux éconduit, de vagabond solitaire ou de "cœur pur" en fureur.
Qu'il soit du côté des opprimés, des déshérités, des marginaux, ne fait aucun doute, mais sa situation d'orphelin de cœur et de corps, situation qu'il célèbre au point de la juger quasie indispensable à sa qualité de poète, le renvoie à l'obsession qui le fonde: il sait que la vie déposée en lui / Est un simple supplément à la mort. Tout son parcours terrestre conjugue ainsi la douleur et la rage, le don de soi offert à qui le refuse et l'autodérision qui blesse plus qu'elle ne porte à rire. M'eût-on fait eau ? questionne-t-il. Je serais marécage / Feu ? Je serais de cendre... Et de stophe en stophe, il va de constats en appels, hurlant: Ça fait très mal, ou suppliant : Aimez-moi !
Et c'est ce cri qui a été choisi comme titre général par Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre pour le livre monumental qui rassemble en langue française l'essentiel de l'œuvre poétique de Jozsef. Ce choix est d'autant plus judicieux qu'il suggère et qu'il oblige : il révèle aussi simplement, aussi ingénuement qu'il est possible, à quoi tenait l'irréductible et éperdue présence au monde du poète; et il annonce le défi à relever par toute édition qui veut signifier que les écrits d'Attila Jozsef ne composent pas seulement un livre de poésie, mais un vertigineux livre de vie. En cela, l'ensemble de notes qui accompagne les textes constitue un modèle du genre. C'est une escorte alerte, indispensable, passionnante, qui restitue l'auteur de Ni Père ni mère dans son exaltante et tragique singularité.
Cet ouvrage imposant rend en effet exemplairement justice à l'un des grands météores de la poésie mondiale, à quelqu'un qui s'éprouvait à égalité comme un "suicidé de naissance" et un "suicidé de la société". Ici, Attila Jozsef apparaît fragile, sauvage, fraternel, ivre de hantises et d'ombres, guetteur de visions inaccomplies et d'intuitions inéluctables :

C'est tout près des rails que j'habite,
près du va-et-vient permanent
des vitres de ces trains en fuite
dans le vent nocturne ondoyant.
Dans la nuit éternellement,
foncent les jours qui se font suite.
Dans chacun des compartiments
c'est moi qui m'accoude et médite
.

* 2005 *

MARCEL MOREAU
L'ÉCRITURE À BRAS LE CORPS

En littérature ou ailleurs, les monstres, au début, font toujours un peu peur. Surtout, ils dérangent, ils encombrent, ils empêchent de laisser filer le temps, les rêves, les amours ou les lectures comme si de rien n'était. Avec eux, pas de repos à attendre, pas d'insouciance à espérer. Le plus étrange, c'est qu'ils restent sur le qui-vive tout en débordant de vie. On dirait qu'ils ont dans les veines un peu du chaos initial, une sorte de germe hérité du big bang qui les tiendrait en état d'expansion constante et les pousserait à proliférer sans cesse, à créer à tout-va.
Dans la catégorie des possédés du verbe, Marcel Moreau occupe depuis plus de quarante ans la place de l'accidenté miraculeux. Être né fils d'ouvrier, en 1933, dans la région minière du Borinage en Belgique, avoir quitté l'école à quinze ans après la mort du père, avoir exercé des emplois ingrats et ineptes sous la férule d'une mère abusive, tout cela semblait interdire non seulement un destin d'écrivain, mais jusqu'à l'idée même d'un tel avenir possible. S'il dévorait Zola, Dostoïevski ou Nietzsche, l'adolescent n'imaginait pas échapper un instant à cette condition, déjà imprévue, déjà enviable, de lecteur forcené. Il tentait bien d'arracher quelques mots, quelques phrases, quelques bribes langagières à l'interminable nuit qui cadenassait son existence, mais c'était une tentative de damné, un exercice au forceps, un enfantement qui pensait ne jamais voir le jour.
Pourtant, page après page, dans la douleur, il sortait littéralement de lui les orages, les fureurs, les désirs si longtemps brimés, bridés, blessés, pour les jeter dans un livre-creuset, un livre-volcan, un livre au comble de l'exaspération. Là il s'en prenait frontalement, comme s'il agressait une entité palpable et sensible aux coups, à cette "réalité qui joue aux arpenteurs autour de l'homme et lui dicte ses mesures". Avec la prodigalité d'un sans-le-sou ou l'inconscience d'un affamé qui donne sa main, sa rate et son coeur à manger au premier venu, Moreau se livrait et amorçait une effraction pareille à une sujétion ardemment consentie. L'écriture se révélait soudain le refuge et le gouffre, l'échappée et le miroir, le sang et le ciel : la naissance où renaître sans fin.
Contre toute attente, Quintes, ce roman composé à la manière d'un sauve-qui-peut, suscita l'enthousiasme de Simone de Beauvoir, Jean Paulhan et Alain Jouffroy. L'auteur en resta plus abasourdi que grisé, humblement persuadé qu'il s'agissait d'un "accident", à défaut d'une méprise. Cependant, pour être sans vanité, le monstre ne s'en trouvait pas moins à pied d'œuvre désormais, avec une fringale énorme et une soif si inventive qu'elle naufrageait toutes les ivresses. À peine reconnu, et en quelque sorte estampillé "écrivain", Moreau allait aussitôt déborder du cadre, dériver furieusement de livre en livre comme s'il était à la fois le navire et l'océan.
Il confiait ainsi à Anaïs Nin : "Ce n'est pas assez que l'écriture soit un chant, encore faut-il qu'elle nous intoxique, qu'elle nous drogue, qu'elle provoque chez le lecteur ces somptueuses titubations sans lesquelles il n'est point d'extrême découverte. Mon but est d'inonder de vin le langage de France, d'écrire un livre qui se boive, qui se danse plus qu'il ne se lise." Et ce but, Moreau l'a si fastueusement poursuivi qu'il en a étourdi et submergé plus d'un. Autant de récits menés à brides abattues, autant de passions qui mettent le tumulte entre extases et tortures, autant de corps en majesté et d'âmes en sueur, comment suivre les pages par milliers d'un galop si effréné dans la vie et les mots ?
La réédition chez Denoël, de quatre volumes publiés jadis par Marcel Moreau chez Buchet-Chastel et Christian Bourgois, a immédiatement force de réponse. Quintes, L'Ivre Livre, Sacre de la femme, Discours contre les entraves, proposent un parcours que les titres, à eux seuls, suggèrent, et qui est une fête, une fièvre, un festin de rythmes et d'odeurs, de jubilations et d'effrois, d'insurrections et d'enchantements. Jean Dubuffet, dans l'une de ses lettres données en postface, énumère, avec la verve ferroviaire qui n'appartient qu'à lui, l'ensemble des sensations qui saisissent tout lecteur consentant : "J'ai reçu le livre en pleine poire, on a de la peine à s'en remettre. Une transe frénétique. Tous les gonds sautés par le mouvement de l'hélice. Une chouette purge. Tout à fait salubre. Hautement tonique. C'est incroyable que vous puissiez mener pareil train sans reprendre haleine."
Mais l'élan, l'énergie, la course qui garde en partage l'abîme et l'infini, ne sont pas tout. Ce charroi de phrases, qui porte certes le chaos de l'existence léguée aux êtres et aux choses, invente aussi la parole qui libère, qui ouvre brèche sur brèche et traverse à l'instinct l'ordre meurtrier du monde comme l'ordre normalisé du langage. Moreau, finalement, creuse encore et toujours la voie de l'évadé, la voie de celui qui veut échapper à ce "passé de contre-lumière" qui s'apparente toujours et encore à l'horizon de suie du Borinage natal. De là, ce qui le rend irréductible, réfractaire à toute mode, à tout embrigadement, à tout jeu littéraire. De là, sa singularité, sa route solitaire dans le paysage, et qui se moque d'être carrossable.
Aujourd'hui, avec trois rayons de bibliothèque derrière lui, il offre un roman qui n'en est pas un, une romance au jour le jour qui se vit et s'écrit, qui se traque, s'exalte, se célèbre et s'efface, qui parie sur l'impossible, qui avoue : "nous nous sommes attirés par aimantation chancelante, maladresses magnétisées", et qui s'intitule, points de suspension compris : Nous amants au bonheur ne croyant... Récit d'un troubadour qui se voyait sur le retour et qui soudain retrouve et la Dame et le chant, et qui "se sent pousser des ailes, inconnues jusque-là dans le monde des ailes." Éblouissement, résurrection, hymne, sacralisation ravivée de la femme, sans que soient passer pourtant par pertes et profits les éclairs noirs et lucides qui peu à peu ravagent.
C'est un brûlant message qui place l'amour si haut qu'il le condamne à une foudroyante terre d'exil, où la question n'est pas d'être heureux coûte que coûte, mais de rester digne d'un pur et inaccessible mystère, de ce que Moreau nomme le "secret de déraison fertile". Ainsi, la danse du monstre s'égare-t-elle pour mieux rejoindre sa quête, son obsession, sa délivrance : embrasser l'univers tout au fond de soi, s'octroyer les mots d'une création liée à l'inouï, prendre la lumière à bras le corps et ne pas renoncer aux effets, aux exigences, aux commotions d'une terrible joie.

Le Monde
4 novembre 2005

JACQUES LACARRIÈRE
OISELEUR DU TEMPS

Marcheur, romancier, conteur, biographe, essayiste, traducteur, historien, sociologue, étymologiste, danseur en son jeune âge de zébékiko et comédien choisissant le rôle de Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle, également metteur en scène, photographe, portraitiste, passeur de textes, passeur d'amitiés, passeur de passions, Jacques Lacarrière était l'homme de toutes les ferveurs, de tous les engagements rayonnants, l'un des très rares à célébrer et à réenchanter le réel, l'un des très rares à habiter en poète, non seulement le monde, mais l'univers tout entier.
Il se disait "oiseleur du Temps" et voulait que l'écriture tente "de capturer l'éphémère pour l'enfermer dans la durée", alors qu'il apparaissait à l'évidence comme un oiseleur voué aux plus vastes migrations, un capteur de signes, un vagabond à l'érudition joyeuse, un saltimbanque du savoir et de l'être qui communiait tout autant avec les brins d'herbe, les fougères, les embruns, qu'avec les étoiles, qui naviguait à vue dans les mythes, les légendes, les grandes traditions mystiques, qui reliait sans cesse l'infime au sublime, toujours dénouant les obscurités factices, toujours usant de la connaissance la plus sûre avec un entrain, une gaîté, un sens quasi sacrificiel du partage.
Né en 1925, Jacques Lacarrière avait grandi dans un jardin du Val de Loire et avait souvent pris refuge dans les branches d'un tilleul qu'il considérait d'ailleurs comme son premier maître. C'est là, à six ans, qu'il commença d'écrire des poèmes, trouvant d'emblée et définitivement la voie buissonnière qui allait être sa destinée. Dans l'immédiate après-guerre, il avait rejoint, à Paris, le groupe surréaliste et pratiqué quelque temps l'écriture automatique, avant de quitter la France pour le Proche-Orient et pour la Grèce où il devait résider jusqu'au coup d'État fasciste des colonels en 1967.
Les quinze années passées entre les îles d'Hydra et de Patmos, à Athènes, à Épidaure et au Mont-Athos, restèrent, pour Lacarrière, une source constante d'inspiration, en fait la trame renaissante de son oeuvre : un fil de lumière et d'azur. Car en Grèce, il avait compris que les vraies "humanités" sont celles qui s'expérimentent sac au dos, celles qui se vivent et s'affirment chemin faisant. Avec L'été grec, le livre qui le révéla à un immense public, il inventait un genre qui tenait de l'essai, du carnet de route, du poème en prose improvisé au rythme de la marche et du récit libéré de tous les codes formels. Rien ne venait brimer l'élan, l'allégresse, la colère, l'ironie qu'il ressuscitait, page à page, en remettant ses pas d'écriture dans les pas du jeune homme si bien défini par son ami Abidine Dino qui le voyait avide de "chercher, trouver, voir, dire sans jamais redire".
Toute l'œuvre de Jacques Lacarrière est ainsi : en perpétuel mouvement et constante expansion, à la fois précise et fugueuse, lucide et ouverte à tous les songes. Sa nature et ses convictions libertaires l'ont rapproché des esprits rebelles et des marginaux, avec une prédilection avouée pour les mystiques en rupture d'orthodoxie : les Gnostiques, les ascètes des déserts d'Égypte, les Cathares, les soufis errants de l'Anatolie. Il a consacré de nombreux ouvrages, essais, récits ou romans, à ces irréguliers toujours suspectés par les tenants des dogmes et des pouvoirs, et souvent traqués, et parfois exterminés.
De sujets graves, voire tragiques, Jacques Lacarrière traitaient en conscience, avec une probité absolue, une rigueur alertée, mais sans pathos. Son tempérament ne le poussait pas à forcer la note ou appuyer le trait. Il avait peu de goût pour la désespérance. S'il ne se berçait d'aucune illusion, il avait le don prodigieux d'éveiller l'harmonie, de favoriser la concorde. Ce qui ne l'empêchait nullement d'afficher des règles de conduite assez radicales pour pactiser si peu que ce soit avec celles de l'époque. Ainsi de quelques préceptes énumérés dans La sourate dernière qui, s'ils eurent longtemps valeur de viatique, prennent désormais force de testament :
La vie et l'écriture. L'amour et l'écriture. L'ailleurs et l'écriture.
Pas d'ambition. Pas de concessions. Peu d'argent. Beaucoup d'amour. Beaucoup d'amis. Pas de calculs.
Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics. Des compromissions. Des institutions.
Écrire seulement pour être. Pour s'engager. Vers les autres. Avec les autres. Écrire pour dé-river de l'homme ancien. Écrire pour dériver vers l'homme à naître. Rien d'autre.

Dans ce "rien d'autre", il y avait toute l'ambition sans vanité de Jacques Lacarrière qui, sur ses cartes de visite, n'indiquait qu'une seule qualité : "Homo sapiens". Cet humour là était à son image et traduisait une aptitude à se mouvoir hors de tout conformisme comme à distance de toute agressivité. Il y avait toujours dans le bleu de son regard clair un nuage en route pour Olympie, Istanbul ou le cœur du Tibet. Il y avait toujours en lui la promesse d'un fraternel sourire.

Le Monde
20 septembre 2005

 

FRANÇOIS DI DIO,
L'HOMME-VOLCAN DE L'ÉDITION

La destinée de François Di Dio est si singulière, si scrupuleusement exemplaire, qu'elle marque d'un trait de feu, irréductible et pur, l'époque de cendres refroidies où nous sommes. Il vient de mourir dans la nuit de l'été, à En Pelat, son refuge du Gers, le 22 juin dernier.
Né en 1921 au centre de la Sicile, à Enna, il fuit avec son père l'Italie fasciste, étudie à Alger, rencontre dans cette ville le libraire-éditeur Charlot qui, le premier, lui donne le goût des livres. En 1942, il rejoint les forces françaises libres de l'Armée d'Afrique, puis gagne l'Angleterre et participe à la campagne de France dans les rangs de la 2° DB avec le général Leclerc.
En 1948, à Paris, il fonde Les Presses du livre français qui, en 1950, deviendront Le Soleil Noir. Ces deux intitulés, apparemment contraires, comme dérivés de sphères éloignées sinon opposées, révèlent pourtant la personnalité de François Di Dio qui portait au plus haut point le sens de l'honneur et celui de la révolte, alliant fougue et fidélité, noblesse et provocation. En fait, il gardait en toute circonstance une âme de combattant et un profil d'insoumis.
C'est ainsi qu'il publie Sade, non pas sous le manteau, mais avec préface de Bataille, illustrations de Bellmer et envoi au dépôt légal ! C'est ainsi qu'il incite les poètes à répondre, en 1952, aux questions suivantes : 1° La condition d'homme révolté se justifie-t-elle ? 2° Quelle serait, d'après vous, la signification de la révolte face au monde d'aujourd'hui ? Publiées, les réponses dessinent spontanément une sorte de nouveau champ magnétique, proche du Surréalisme mais sans lui être inféodé.
Très vite, Le Soleil Noir irradie, crée, en dehors de toutes les lois éditoriales, des livres inouïs qui sont des mises en espace à la mesure démesurée des poètes, des peintres, des sculpteurs invités. La litanie des noms rassemblés alors par François Di Dio compose désormais, à un demi-siècle de distance, un chant quasi magique qui garde sa force d'appel et de surrection : Ghérasim Luca, Jean-Pierre Duprey, Stanislas Rodanski, Claude Tarnaud, Claude Pélieu, Joyce Mansour, Alain Jouffroy, Michel Bulteau, Jacques Herold, Magritte, Miro, Toyen, Monory, Erro, Velickovic, Berrocal, Kowalski... et tant d'autres qui doivent à cet homme-volcan, à ce grand frère strombolien, d'être sortis de l'ombre pour aveugler, pour disqualifier et pour fuir la fuite résignée des jours.

Le Monde
29 juin 2005


LA DISPARITION DE SERGE DE BEAURECUEIL

Un mystique au regard clair

Sans doute y a-t-il un rêve d'enfant au cœur de toute destinée exceptionnelle. Ainsi le père dominicain Serge de Laugier de Beaurecueil, qui vient de mourir à l'âge de 87 ans, a-t-il su faire de sa vie une aventure à la mesure de l'irrespressible besoin d'évasion et d'ouverture aux autres qui avait hanté sa jeunesse. Né à Paris en 1917 dans une famille vite désunie, le garçon ne songeait qu'à des engagements décisifs qui le mèneraient le plus loin possible, et Dieu lui fut un maître libérateur. Choisissant la voie des Dominicains dès 1937, il apprit l'arabe et le persan, devînt l'élève de Louis Massignon, fut ordonné prêtre en 1944, servit deux ans comme aumonier militaire avant de rejoindre l'Institut dominicain d'études orientales (IDEO) du Caire. Là, il découvrit l'œuvre du poète qui allait souverainement l'orienter et changer sa vie : Ansârî.
Celui-ci ayant vécu au XIème siècle dans la ville de Hérat, Serge de Beaurecueil se rendit plusieurs fois en Afghanistan, puis obtint un poste d'enseignant à Kaboul en 1963. Traduisant et commentant Ansârî avec une érudition et une ferveur qui lui valurent le respect et la reconnaissance des exégètes et des soufis afghans, il étendit cependant son champ d'action bien au-delà de l'étude des textes. En fait, suivant le Chemin de Dieu qu'évoquait en détails les traités spirituels d'Ansârî, il ne se mit nullement en marge du monde. Sa maison de Kaboul accueillit bientôt les orphelins et les enfants abandonnés de la capitale afghane. Pendant vingt ans il sauva, soigna et instruisit les plus déshérités.
Tous ceux qui ont approché Serge de Beaurecueil ont été frappé par l'alliance singulière en lui de la douceur et de la détermination, de la gaîté et du courage. Il avait son franc-parler et un rire désarmant. Il était intrépide, modeste, un peu excentrique et la bonté-même : tout cela sans une once d'ostentation. C'était à n'en pas douter une sorte de saint atypique que les instances religieuses n'ont guère idée de béatifier : un mystique au regard clair.

Serge de Beaurecueil a notamment publié des études et des traductions (Khwadja Abdullah Ansârî, mystique hanbalite; Ansârî : Les Étapes des Itinérants vers Dieu; Ansârî : Chemin de Dieu; Ansârî : Cris du cœur), ainsi que des témoignages (Mes enfants de Kaboul; Nous avons partagé le pain et le sel; Un chrétien en Afghanistan; Chroniques d'un témoin privilégié).

* 2004 *

VICTOR SEGALEN, "Prédicateur du Divers"
Correspondance en 3 volumes
Fayard

Retrouvé mort dans "les broussailles au haut du gouffre" de la forêt du Huelgoat, le 23 mai 1919, Victor Segalen gisait là depuis deux jours, le pied gauche profondément entaillé, ayant perdu beaucoup de sang, la tête posée sur son manteau plié, les yeux grands ouverts, avec à portée de main une édition d'Hamlet. Il avait quarante et un an. Cette fin solitaire, et comme mise en scène, devait ajouter pour longtemps un surcroît de mystère à une existence qui apparaissait déjà saturée d'aventures et de découvertes, d'intuitions et d'errances.
À l'image de Rimbaud, dont il avait très tôt repéré le parcours d'adolescent foudroyant-foudroyé, Segalen avait rejoint d'instinct le sillage de ceux, très rares, qui entendent forcer leur propre destinée en prenant le pari de l'inconnu, de l'ailleurs, jusqu'à risquer de ne s'accomplir qu'en catastrophe, et pas seulement par l'écriture. Avec lui le monde, mais sur un mode plus jubilant que celui de l'homme aux semelles de vent, allait devenir ce territoire d'explorations libres où se mêlent plaisir et érudition, rencontres imprévues, exaltations esthétiques et spirituelles, en plus du désir toujours affirmé de l'expérience changée en poèmes, en notes, en récits, en romans, en apostilles, en méditations brusquées ou éblouies.
D'une vie si active, si voyageuse, si intense et si brève, ne restaient alors que quelques livres édités, de nombreux inédits et des lettres par centaines ou milliers. Année après année, les œuvres allaient paraître, d'abord en désordre, puis regoupées dans la collection Bouquins / Laffont, en 1995, par Henry Bouillier. Aujourd'hui, c'est le même Henry Bouillier qui préface la monumentale Correspondance rassemblée, avec ferveur, minutie et une infinie patience, pendant plus de soixante ans, par la fille de l'écrivain, Annie Joly-Segalen.
Ces 1530 lettres composent désormais l'inestimable escorte des textes littéraires de Victor Segalen. Des premiers échanges avec sa famille, quand à quinze ans il va poursuivre ses études à Lesneven, aux confidences dernières livrées à la veille de sa mort, il y a dans ces pages une aptitude à transcrire des émotions, des engouements, des états d'âme et d'être qui révèle un grand épistolier. Bien sûr le jeune homme ne contrevient pas, dans les missives à sa mère, aux dissimulations d'usage, mais d'emblée s'imposent un ton, une scansion, une allégresse qui sauvent autant le pieux mensonge que la plus laborieuse demande d'argent : "Au dernier moment ma lettre fait un plongeon dans le vinaigre. Je la rattrape mais elle en porte les marques. Ne va pas les prendre pour des larmes, même de crocodile".
Avec les amis, le style est débridé, jouant de l'emporte-pièce, conjuguant le grave et le burlesque, implorant l'impossible pour en faire une sorte de programme futur : "Oh ! être riche, libre, sceptique, aigu, compatissant, ironique, personnel et doucement altruiste, traverser le monde à la Cyrano... c'est le rêve cela... Mais être lié par une foule d'intangibles devoirs, de convenances, être enfermé, muré, amputé, garrotté... c'est la réalité".
Et cette réalité honnie, il va la fuir. Dès la traversée de l'Atlantique en 1902 sur le steamer la Touraine et la fièvre typhoïde dont il réchappe de justesse peu après à San Francisco, Segalen est parti. Ou plus exactement, il se tient définitivement en partance. Non pas nomade, mais prêt au dépaysement, prêt à la rencontre et au partage d'autres us, croyances et coutumes. Il note d'ailleurs une fois pour toutes : "Les retours sont intercalaires".
Commence une course qui, sans être contre la montre, n'en sera pas moins soutenue, impatiente et harassante. Pendant dix-sept ans, on le suit de lettre en lettre célébrant l'émerveillement sensuel qui le saisit à Tahiti, contant son approche posthume de Gauguin, percevant douloureusement le déclin de la culture maori. On le voit dialoguant avec Huysmans, Claudel, Debussy. On l'entend, au plus près, partageant les instants privilégiés de son voyage en Chine avec la jeune femme qu'il vient d'épouser et, quand celle-ci vient le rejoindre à Pékin, relatant les épisodes marquants de la révolution de 1911 qui soudain anéantit l'empire. Puis on participe à la fondation d'un musée dans la capitale chinoise, à l'organisation et au succès d'une mission archéologique en Chine centrale et à une expédition jusqu'aux marches du Tibet. Surtout, on se trouve convié, en temps réel, à pousser la porte de ce qu'Henry Bouillier appelle "l'atelier de fabrication littéraire" où s'élaborent Les Immémoriaux, Le Fils du Ciel, les premières ébauches de Stèles, d'Équipée, de René Leys ou de Peintures.
Un tel maelström, tourbillon d'enthousiasmes, de passions, de créations fièvreuses, de blessures et de déceptions aussi, a quelque chose de prodigieux, à la mesure de cet étranger universel, de cet "exote", comme il se nommait parfois, de ce poète voué à la "Prédication du Divers qui ne dédaignait rien, pas même le résultat d'un match de football entre les Anglais et la Société Amicale Brestoise !
Lors de son quarantième anniversaire, qu'il fête le 15 janvier 1918 à Singapoure avec une pipe d'opium pour seule compagne, il se laisse aller à une recension drôlatique, en fait plus grinçante que triomphante : "J'ai trois drames, dix romans, quatre essais, deux théories du monde, une poétique, une exotique, une esthétique, un traité des Au-Delà, un répertoire général des choses inconnues, une vingtaine d'ouvrages inclassables, et quatre mille soixante-trois articles de deux cents à deux mille lignes à donner, avant de prendre ma vraie retraite. Après quoi je préparerai une édition entièrement contradictoire de mes œuvres - afin que l'on puisse choisir". Et il ajoute : "Sérieusement, c'est de ce côté-là, que je me prépare à vivre".
Est-ce un défi qu'il s'adresse ? Médecin, il ne peut ignorer les signes avant-coureurs de l'épuisement généralisé qui maintenant le déprime et l'accable. Il sait qu'il est sujet " à des sortes de syncopes musculaires qui ne répondent à rien de nerveux, à rien de connu". Il n'a plus la force de reprendre ses manuscrits, de les compléter, de les corriger. Cependant, il continue à écrire, et ses messages ultimes, empreints d'un frémissement sombre, sont adressés à sa femme et à une amie retrouvée in extremis, Hélène Hilpert. À elles deux, il ouvre plus que sont cœur. Sa voix trouve des accents mystiques qu'une irrévérence encore en éveil vient tendrement rabrouée : "C'est à cette heure où j'allais atteindre la Possession du moi lucide et aimant, qu'il me faut constater les plus fréquentes dérobées de cette bête qui m'avait toujours mené, parfois emporté". Mais ce n'est pas uniquement ce corps épuisé qui lui fait défaut, c'est un manque irrémédiable, sans doute à jamais sans rive ni frontière, et il en ressent la marque immense et fatale au-dedans de lui : "J'étouffe dans cet espace à si peu de dimensions... J'ai besoin non pas d'air, mais de feu".

Le Monde des Livres
Vendredi 26 novembre 2004

* 2002 *

LA MORTE DU BOMBAY EXPRESS
Sarah Dars
Éditions Picquier poche

Célébrant Robert Van Gulik, auteur à la fois d'impeccables travaux de sinologie et d'une magnifique série de romans policiers consacrés au juge Ti *, Simon Leys notait que " sa science allait de pair, comme on le voit dans ses écrits, avec le plaisir ". Cette alliance très rare, jubilante et tonique, qui conjugue érudition et suspense, se trouve à nouveau à l'œuvre, avec le même élan et la même maîtrise, mais sur un autre territoire et en un autre temps, dans les enquêtes du brahmane Doc que Sarah Dars publie ponctuellement depuis deux ans chez Philippe Picquier. Après Nuit blanche à Madras, Coup bas à Hyderâbâd, Ramdam à Mahâbalipuram, la quatrième livraison se dirige, à la vitesse aléatoire des trains en Inde, vers la mégapole de Bombay. Comme les précédents, ce livre témoigne d'une connaissance approfondie des lieux, des modes de vie et de pensée, mais aussi d'une affectueuse connivence avec les infinies subtilités des usages et des codes qui régissent l'univers indien.

Sanskritiste ayant longtemps séjournée dans le sous-continent, après de grands périples en Asie, d'Oulan-Bator à Pékin, de Kaboul à Lhassa, d'Istanbul à Tokyo, Sarah Dars réussit le prodige, sous couvert d'énigmes criminelles à résoudre, de révéler bien d'autres mystères, notamment ceux qui tissent et structurent, somme toute assez efficacement, la réalité la plus cahotique qui soit. Son héros n'est pas un policier ni un détective de métier, c'est un brahmane qui exerce à Madras la profession de médecin, d'où ce surnom de " Doc " qui le désigne familièrement et suggère en toutes circonstances une qualité d'observation hors du commun. Qu'il s'occupe de la santé de ses malades ou qu'il tente de découvrir le coupable d'un meurtre que le hasard a mis sur sa route, Doc n'oublie aucun détail, n'écarte aucune hypothèse. En outre, toujours imprégné par l'éducation traditionnelle qu'il a reçue, il ne cesse de stimuler sa réflexion en citant les traités de l'Inde ancienne, notamment le Panchatantra ou l'Arthashâstra. Loin d'être perçu comme une coquetterie ou un anachronisme, ce décryptage d'actions très contemporaines en usant d'indications venues du plus lointain passé se révèle plein d'imprévu et de charme. Doc ne méprise pas les méthodes actuelles d'investigation, mais il n'a à sa disposition que son " ordinateur cérébral " et, surtout, ne se sentant investi d'aucune mission officielle qui l'obligerait à changer sa façon d'être ou de penser, il mobilise ses facultés mentales en toute liberté, poussé par le goût purement intellectuel de l'élucidation.

Car il n'a rien d'un justicier ni d'un défenseur résolu de la loi. Souvent, le coupable qu'il vient de confondre lui apparaît sous les traits d'une victime d'un autre genre, comme si dans la loterie où se jouent les actions humaines ne se comptait quasiment que des perdants. Au cours de chacune de ses enquêtes fortuites, arrive l'instant du doute radical, le moment où Doc au comble de l'indécision fait le portrait des acteurs du drame en tenant compte de tout ce qu'il a récemment découvert sur chacun d'eux. Ces petits croquis, rapides et précis, s'ils prouvent, comme il est de convention dans les romans policiers, que tous les protagonistes peuvent être suspectés, se distinguent par la lucidité mais aussi la bienveillance dont fait preuve celui qui est censé décrire et observer pour mieux démasquer. Pourtant, dans La morte du Bombay Express, les " acteurs du drame " étant précisément des acteurs, l'univers factice et futile dans lequel ils évoluent ne devrait guère inspirer de sympathie. La compassion de Doc, qui tient pour partie à sa vocation de thérapeute et pour partie à sa personnalité propre, suffit donc à changer le climat pesant d'une intrigue aux ressorts nécessairement tragiques en exploration perspicace, toujours légèrement distanciée, voire amusée. Ce personnage conjugue à l'évidence les qualités d'intelligence et de cœur, de séduction et d'humour, de courage et de modestie qui façonnent pour Sarah Dars une sorte d'Indien idéal. C'est un lettré, grand amateur de musique, expert dans l'art martial du kalaripayatt et qui, pour être brahmane, n'en est pas moins tolérant et sensible aux plaisirs de la vie.

Avec lui, on traverse tous les cercles, infernaux, quotidiens ou sublimes, d'une " Comédie " qui, humaine trop humaine, ne cesse jamais pourtant d'être divine. Il est, partout, le guide rêvé, celui qui dévoile et fait partager, celui qui parle d'abondance et sait se taire quand le temps qui passe semble avoir accès à une émotion plus vaste, peut-être sacrée. Alors, en plus du fin mot de l'histoire de la-jeune-femme-retrouvée-carbonisée-dans-un-compartiment-de-première-classe fermé-de-l'intérieur, le lecteur voit son plaisir décupler en suivant les innombrables et marginales pérégrinations de Doc.

On retrouve en effet celui-ci, escorté du fidèle Arjun, son ami et confident, en train aussi bien de soigner l'obésité d'un beau-frère, que de franchir les portes des studios de cinéma de Bollywood, d'affronter des voyous avec son parapluie pour seule arme imparable, de se laisser aller à manger trop épicé, de participer aux fêtes de Gokulâshtamî ou de Ganesha Chaturthi, d'écouter avec ferveur les chants qawwali des Sabri Brothers, d'arpenter Bombay en tous sens, comme de disputer de l'actualité d'un traité sur l'art de gouverner datant de quatre siècles avant notre ère... S'il est un détective de raccroc, Doc est à coup sûr l'enquêteur le plus véloce et le plus inspiré des faits et gestes, croyances, modes, survivances et réalisations de l'Inde d'aujourd'hui.

Grâce à lui, Sarah Dars peut livrer l'essentiel de ce qui l'a passionnée dans l'étude de la mythologie et des philosophies indiennes, tout en célébrant le pays réel qu'elle connaît intimement, tout en entretenant le feu d'une action soutenue. Elle n'hésite d'ailleurs pas à augmenter ses romans d'un glossaire, afin de n'égarer aucun de ceux qui voudront à sa suite partir à la découverte des textes fondateurs, voire des villes de Madras, Hyderâbâd, Mahâbalipuram ou Bombay. Car ses récits sont à la fois des invitations au départ, à l'aventure, et des viatiques. Ils s'affranchissent de la distinction confortable édictée par André Breton entre " les livres de voyage et les livres qui font voyager ". Avec Sarah Dars et son brahmane Doc, le désir de vivre ailleurs, dans une réalité autre, s'accomplit autant sur la terre des hommes que dans les fantasmagories ou les rêves.

Quelques uns des premiers chapitres de La morte du Bombay Express sont à cet égard des plus impressionnants : la canicule, la nuit tombée, la lente progression du train entre des paysages devenus fantomatiques, favorisent de lourdes et angoissantes visions, comme si derrière la vitre du compartiment les Contes du vampire, grand classique de la littérature indienne, s'animaient soudain : " Dans cette obscurité de poix, on ne distinguait rien, si ce n'est, ici ou là, le flamboiement d'un bûcher funéraire qui finissait de se consumer, petite fumée, escarbilles, ombre mouvante d'un homme ou d'une grande chauve-souris. La vue du brasier, pourtant très éloigné, ajoutait encore à l'impression de fournaise. Il n'était pas difficile d'imaginer les âmes des trépassés voletant au-dessus des sables encore chauds, les spectres allant et venant en leurs effroyables voyages de l'enfer de Yama au monde des vivants. " Saturé d'aussi terribles présages, l'espace du dehors ne pouvait qu'entrer par effraction dans l'un des wagons fermé littéralement à double tour. Pour passer du cauchemar légendaire à l'intrigue policière, il ne suffisait plus alors que d'une allumette.

* série publiée en 10/18

Le Monde des Livres
Vendredi 12 juillet 2002


Va où
Valérie Rouzeau
Le temps qu'il fait


Une mélodie entêtante

En poésie, une voix nouvelle, ce n'est pas rien. Une voix vraiment nouvelle qui ne ressemble à aucune autre. Une voix qui se reconnaît au premier signe, au premier souffle, que l'on entend une fois pour toutes, et à chaque fois une fois pour toutes, comme personne. Depuis quelques temps ce prodige a un nom : Valérie Rouzeau. Et c'est un prodige qui dure.

La publication en 1999 de Pas revoir * avait aussitôt fait événement, alerté plusieurs milliers de lecteurs, multiplié les récitals de l'auteur. Un an plus tard, Neige rien ** avait laissé la marque indélébile de textes écrits au rouge, à fleur de peau et de sang. Aujourd'hui, avec Va où, recueil maîtrisé jusque dans ses hésitations, naïvetés et maladresses contrôlées, Valérie Rouzeau s'impose puissamment, bien que tout en fragilité et légèreté sonore.

Cette nouvelle suite de poèmes s'apparente d'ailleurs à une composition. Elle s'écoute autant qu'elle se lit. Il y a là un long lamento qui dit un amour impossible, mais sans durablement se lamenter. Un cri de solitude qui rit de se voir si seul en son désespoir. Un élan obstiné à transcrire de la douleur de femme avec les mots incertains et démunis des chagrins d'enfant.

Si j'avais les jours à compter je marquerais soir après soir mes petites croix de récompense Je tiendrais des mois des saisons mon calendrier de forçat mon agenda de pénélope Ça ne me ferait ni chaud ni froid juillet janvier en solitaire je traverserais les années Si grand d'amour était en vue ou à revenir quel beau jour je l'appellerais mon cher Ulysse et puis je choisirais la danse plutôt que la tapisserie

Mais soudain " l'ancienne gaieté se met à mugir ", la joie déferle sans prévenir, la litanie s'envole : la passion est là, l'amour s'incarne, les mêmes rythmes passent par le tamis du plaisir comme si la vie accédait à la vraie vie, avec en prime un tour dans le lexique de Rimbaud (Gaie de la vie m'en va de flache en flache et n'en rate pas une ça mène à l'infini).

À l'infini vraiment ? Alors on se demande : elle va où Valérie Rouzeau avec ce titre qui vole deux syllabes à son nom ? À l'évidence très loin, très haut et pour longtemps : une voix comme celle-là ne peut que s'inventer mille échos, y compris chez les anges (les bons et les mauvais) et chez les oiseaux (à quelques rapaces près).

Car de ce livre émane un charme subtil, tonique, presque entêtant. Un envoûtement qui tient à ce vocabulaire bousculé, jazzé en douceur, jusqu'à créer une ligne mélodique impossible à oublier. Chaque vers se déploie comme une phrase musicale qui, en plus de ses syllabes, n'en finit pas de compter ses résonances. C'est par là que cette poésie, profondément originale et singulière, en vient à croiser le chant de la grande tradition qui va de Louise Labé à Catherine Pozzi via Marceline Desbordes-Valmore. Ironie et désinvolture en plus : " J'aurai terminé ma complainte mis mes bons points dessus mes i le temps et le hola là-haut ".

* Éditions Le Dé bleu
** Éditions Unes

Le Monde des Livres
Vendredi 5 avril 2002

LA FAUTE À QUI


CHASSE À L'AIGLE CHEZ LES KAZAKHS
Roland Michaud
Éditions Philippe Picquier

Après avoir été le photographe emblématique de la Haute-Asie, notamment celui d'un Afghanistan de légende, Roland Michaud poursuit, à soixante-dix ans passés, son inlassable et fabuleuse quête de la beauté. Par delà violences et ruines, dégradations et avilissements de toutes sortes, il s'acharne à parcourir, à capter et à restituer les quelques clairières d'harmonie qui perdurent dans le chaos du monde, là où le temps est comme suspendu aux reflets d'un hypothétique âge d'or. Somptueusement édité par Philippe Picquier, sa Chasse à l'aigle chez les Kazakhs se révèle, de ce point de vue, tout à fait exemplaire. Dans une zone perdue de Mongolie, à 2000 kilomètres d'Ulan Bator, aux confins du Kazakhstan, des aigles et des hommes traquent le renard, le lièvre ou le loup comme il y a mille ans. L'accord entre la nature et les activités humaines semble à la fois simple, évident et garant d'une indéniable noblesse.

Alternance de paysages immenses, de scènes de chasse, de portraits et de tableaux de la vie quotidienne, ce livre est plus qu'un album peuplé de très belles images, voire d'images sublimes, c'est un viatique, un prodige qui débusque la vraie vie au cœur même de ce que l'on nomme souvent avec une aveugle condescendance des " survivances ". L'art de Roland Michaud est celui d'un guetteur de lumière qui rend grâce et grandeur aux êtres et aux choses.

Le Monde des Livres
28 novembre 2002


L'UNIQUE TRAIT DE PINCEAU
Calligraphie, peinture et pensée chinoise de Fabienne Verdier
Préfaces de Cyrille J-D Javary et Jacques Dars
Albin Michel

Peu de livres, au premier coup d'œil, ont un pouvoir de révélation comparable à celui de l'ouvrage de Fabienne Verdier, L'unique trait de pinceau. Dès l'abord, toute anecdote se trouve bannie. Une force est ici à l'œuvre. Elle s'accomplit avec une témérité sereine, un élan souverain qui ordonne visible et invisible, gouverne le vide, transcende toute représentation.

L'aventure de Fabienne Verdier est unique. Française ayant passé dix ans en Chine à étudier avec les plus grands maîtres calligraphes, non seulement l'art du trait mais aussi l'ascèse et la méditation taoïstes, elle est aujourd'hui l'artiste qui peut légitimement inscrire sa création personnelle, avec la grande part de novation que cela implique, dans le mouvement d'une tradition millénaire née à l'autre bout du monde.

Quelques publications avaient déjà attiré l'attention sur cette entreprise singulière, mais c'est avec ce livre, qui suit une magnifique exposition à l'École des Beaux-Arts de Paris, qu'elle s'impose magistralement. Car c'est de maîtrise qu'il s'agit et d'infinie patience soudain libérée en un seul geste sans repentir. Fabienne Verdier possède au plus haut point la technique et la connaissance profonde, elle a, dans le souffle et les muscles, cette attitude " martiale " qui allie concentration extrême et total engagement. Les sommets et les à-pics qui, d'un bloc, jaillissent de son pinceau affirment ce que les mots ne font que suggérer : il est une voie d'accès à l'inaccessible. C'est une effraction bouleversante, brutale, et pourtant infiniment apaisée.

Le Monde des Livres
28 novembre 2002

* 2001 *

DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA GRÈCE
Jacques Lacarrière
Éditions Plon

Autant le dire tout de suite : il est heureux, et hautement réjouissant, que Jacques Lacarrière ait accepté de se parjurer. Après plusieurs livres majeurs consacrés à la Grèce, d'innombrables traductions, conférences, causeries, récitals, il avait fait le serment, "devant tous les dieux olympiens rassemblés et quelques saints orthodoxes réunis en concile," de ne plus écrire un mot sur ce pays, cette civilisation, mythologie, histoire et résonances contemporaines comprises. Il n'a pas tenu parole, parce qu'il n'est pas possible de taire une passion que rien ne saurait éteindre, pas possible de renoncer à cette exploration sans cesse ravivée, à ce plaisir quasi vertigineux du conteur qui allie gourmandise et fascination, tragédie et facétie, témoignage et légende.

On sait qu'André Breton recommandait de ne "pas confondre les livres qu'on lit en voyage et ceux qui font voyager", recommandation que Lacarrière avait reprise à son compte en ouverture de L'été grec et à laquelle il reste plus que jamais fidèle avec ce Dictionnaire amoureux de la Grèce qui, par sa nature encyclopédique comme par les hasards objectifs de l'alphabet, jette sur toutes les routes à la fois, bouscule les siècles, conjugue mille références érudites avec mille souvenirs personnels. "À l'inverse de l'essai, du récit ou du roman, note l'auteur, le dictionnaire n'implique aucune continuité dans son parcours et l'on peut parfaitement - ce qui fut mon cas - rédiger un texte sur Pégase sans être obligé pour autant de continuer par Périclès ! Ce type de livre procure donc une liberté à la fois totale et révélatrice. Totale dans la mesure où l'on est seul juge des mots à dire - ou en l'occurrence à écrire - et libératrice en cela qu'il permet de s'attarder sur des mots inconnus, oubliés, voire intimes et d'éviter, de refuser tout sujet stéréotypé, tout guide académique ou parcours universitaire."

Il s'agit donc d'un inventaire subjectif, d'une remémoration amoureuse qui procède par séquences, rebonds et dérives, inventant des approches inédites, des courts-circuits imprévus, des rencontres fortuites. À revisiter la Grèce lettre à lettre, Lacarrière s'en donne littéralement à cœur joie, offrant ses découvertes, ses émerveillements, ses révoltes, ses amitiés, composant un recueil, c'est-à-dire un bouquet, de ses enchantements, et cultivant cette ironie charmeuse qui n'appartient qu'à lui. Ainsi, s'interrogeant pour savoir si l'amour peut vraiment s'épeler de A à Z, ou, en version grecque, d'alpha à oméga : "Qu'auraient dit en leur temps Artémise, Aphrodite, Cléopâtre, Ismène et Théodora si je leur avais murmuré : vous êtes l'alpha ou vous êtes l'oméga de ma vie ?"

Des questions, des digressions ou des incises de ce genre donnent une saveur singulière à l'ouvrage, piment parfois, parfois écho de confidence amusée, de complicité affectueuse, voire de gravité soudaine quand surgit un thème qui ne prête pas du tout à rire. La notice consacrée à Robert Brasillach est à cet égard exemplaire et d'une grande acuité. "Pourquoi Brasillach dans ce Dictionnaire ? Parce qu'il fut également un hélléniste indiscutable, auteur, juste avant sa mort en 1945, d'une Anthologie de la poésie grecque tout à fait remarquable. Je la découvris lors de sa parution en 1950, l'année où je sortais de mes études de grec ancien à la Sorbonne, et je fus frappé par la liberté, l'originalité du ton adopté par l'auteur pour parler des poètes anciens. Restait pourtant une question cruciale, à laquelle je ne trouvais pas de réponse : comment et pourquoi un homme ainsi passionné par le grec ancien avait-il pu à ce point ignorer la leçon de liberté et de démocratie de la Grèce ?" Et Lacarrière de poursuivre : "comment le même homme pouvait-il par exemple présenter le poète Eschyle en disant que "ses plaintes sur les prisonniers, sur les vaincus, sur la jeunesse jetée au combat résonnent encore d'un accent éternellement fraternel et révolutionnaire" et écrire dans le même temps - ou peu de temps plus tôt - dans Je suis partout, à propos des résistants français, "C'est sans remords mais pleins d'une immense espérance que nous vouons ces derniers au camp de concentration sinon au poteau" ? " Après une analyse précise et subtile, Lacarrière montre comment, pendant l'Occupation, une lecture totalitaire et une lecture démocratique des Grecs anciens se développèrent de façon parallèles et radicalement opposées, "selon que l'on préférait Sparte ou Athènes, l'Iliade ou l'Odyssée"; avant de conclure : "Brasillach eut beau faire au lycée ses "humanités", il n'a pas su, par elles, se garantir de l'inhumain."

On voit que le propos peut être des plus sombres, et l'histoire de la Grèce l'exige souvent - de la guerre civile au coup d'état des colonels, pour n'évoquer que des épisodes du tout nouveau siècle dernier -, mais l'ensemble du Dictionnaire amoureux semble porté par une allégresse tonique, allégresse qui tient autant au "gai savoir" de l'auteur qu'à l'élan renaissant qui l'exalte quand il remet ses pas dans ceux du jeune homme qui avait compris que les vraies "humanités" sont celles qui s'expérimentent sac au dos, se vivent et s'affirment chemin faisant.

Avec Lacarrière, la connaissance ne reste jamais calfeutrée dans les livres, elle va sur le terrain. Ainsi, après avoir traduit le roman de Prévélakis, Le Crétois, il part retrouver dans la région de Sphakia le rocher sur lequel un aigle de mauvais augure avait versé des larmes; se souvenant du récit de Théramène dans la Phèdre de Racine, il se rend à Trézène et confronte "les foules bruyantes et impulsives de sa mémoire avec la solitude et le silence de ce lieu"; à Phaistos, sur les gradins du plus vieux théâtre du monde, il ressent ce que fut dès l'origine "la nécessité du théâtre, d'un lieu d'où l'on pouvait voir - c'est le sens même de ce mot : ce qu'on voit et ce qui est vu - l'image de sa propre vie, de sa propre cité, de sa propre histoire et même, quelquefois, de ses propres dieux..."

Il faudrait bien sûr citer tout le livre puisque Jacques Lacarrière ne cesse de mener le jeu, tour à tour, historien, étymologiste, traducteur, conteur, sociologue, danseur de zébékiko, vagabond, acteur déguisé en Cassandre (oui, vous avez bien lu, Lacarrière en Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle), metteur en scène, portraitiste, et avant tout poète, passeur de textes, passeur d'amitiés, passeur de passions.

Son Dictionnaire amoureux s'apparente en fait à ce chapelet traditionnel nommé combologue, en cela qu'il est constitué d'une succession de perles, de merveilles alignées les unes au bout des autres, et que le feuilleter, le parcourir, voire le butiner, met instantanément dans un état d'intense jubilation. "Le combologue, précise d'ailleurs notre auteur, possède un indiscutable pouvoir d'apaisement, caresser ses grains dodus et lisses calme indiscutablement le stress, l'énervement, voire l'ennui quand on ne sait quoi faire de ses dix doigts. Il offre une solution immédiate et peu onéreuse à tous les désœuvrés, c'est un véritable tranquillisant à la portée de toutes les bourses, un lasso miniature pour dompter nos élans impulsifs et nos hâtes fébriles. Je trouve ses vertus calmantes si évidentes qu'à mon avis, on devrait en Grèce le délivrer sur ordonnance !" Voilà donc pour la bonne santé des Grecs, quand aux Français quelque peu rétifs au rosaire, il suffit de leur prescrire la lecture, chaque matin au réveil, de quelques pages du Dictionnaire amoureux de la Grèce.

Le Monde des Livres
29 juin 2001


DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L'INDE
Jean-Claude Carrière
Éditions Plon

Après le magnifique abécédaire composé par Jacques Lacarrière en l'honneur de la Grèce*, la formule du Dictionnaire amoureux embrasse désormais les immenses territoires de l'Inde avec Jean-Claude Carrière en éclaireur avisé, maître d'oeuvre vagabond, puisqu'il s'agit toujours d'obéir au seul principe de plaisir sans prétendre à aucune exhaustivité. D'ailleurs, la relation entre la Grèce et l'Inde qui aurait pu surgir par exemple d'une évocation des figures jumelles de Shiva et Dyonysos, se découvre, et très plaisamment, en conclusion de l'article "jouissance"; deux légendes, l'une indienne, l'autre grecque, s'accordant pour juger l'orgasme féminin d'une amplitude sans égale : "Il est si vif et si intense que même les dieux nous l'envient..."

Jean-Claude Carrière le sait, tous les amoureux de l'Inde aiment un pays différent, tous tiennent à leur approche singulière, tous ont des raisons, des émotions, des expériences qui ne cessent de renforcer un lien unique, si fort, si envoûtant même, qu'il apparaît souvent comme l'une des très rares chances vraiment donnée de se changer la vie. Pour Carrière, c'est le Mahabharata, le grand poème épique, qui joua à la fois le rôle de premier guide et celui de viatique permanent.

Afin de préparer avec Peter Brook l'adaptation théâtrale de cette épopée fondatrice, immense réservoir de la mémoire collective indienne, Carrière aborda l'Inde d'aujourdui muni d'une sorte de passe-partout universel. Ce poème, écrit-il, "nous entraîna dans toutes les écoles de théâtre et de danse, il nous conduisit de village en village, et d'individu à individu. Il nous permit d'ouvrir immédiatement toute conversation, n'importe où, avec un chauffeur de taxi ou un professeur d'université. Il nous fit rencontrer des marxistes et des saints."

* Le Monde des Livres, 29 juin 2001

Pendant une vingtaine d'années, Carrière a sillonné le sous-continent, non pas en tous sens car il s'y rendait toujours pour un travail ou un projet précis, et sa présence dans des universités, des temples, des studios, des fêtes, des meetings politiques n'était pas le fait du hasard. D'où ce livre fait de "zigzags dans le continent de la multitude" qui témoigne d'une acuité de perception chaleureuse, mais lucide, robuste, mais subtile, loin des clichés et des caricatures. Carrière n'est pas de ceux qui prennent le premier saddhu venu pour un être réalisé; il n'est pas non plus de ceux qui restent à distance d'une réalité qui submerge, stupéfie, enchante ou destabilise. Il transmet "cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans le pays le moins ennuyeux du monde. Où l'ennui, comme l'indifférence qui l'accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce monde. L'Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion soit par attraction, ou par la plus forte des curiosités, celle qui ne sait ni ce qu'elle cherche, ni ce qu'elle peut espérer, ou craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une provocation incessante du regard et de la pensée." Ce dictionnaire est donc cela : battement de paupière quand à Omkaresvar, redescendant du petit temple blanc de Shiva vers la rivière, "on peut s'asseoir à la terrasse d'un café, dominant à pic les barques et le mouvement des pèlerins, et y boire un thé au coucher du soleil. L'esprit, qui n'a rien à contempler et tout à sentir, se perd dans un autre temps, enfoui en nous-mêmes. Il n'y a rien à dire à ce moment-là. C'est l'Inde et rien d'autre."

Ou bien provocation calme, par mégarde, quand la réplique d'un inconnu ouvre une brèche dans la touffeur du jour. Ou bien complicité quand surgit une Ambassador justement célébrée comme "une voiture d'éternité". Ou bien émerveillement quand la danseuse et chorégraphe Rukmini Devi demeure, à quatre-vingt-un ans, pareille à "une lumière entrant dans la pièce". Ou bien partage quand la musique indienne est évoquée en termes physiques, comme s'il s'agissait autant pour l'artiste que pour l'auditeur-spectateur d'un art du toucher.

Ou bien méditation quand résonnent ces vers du Mahabharata : "Ce monde est une roue qui tourne, / un passage dans le grand océan du temps / où nagent deux requins, la vieillesse et la mort. / Rien ne dure, pas même ton corps. / Plaisir, douleur, tout est fixé. / Nul ne reste, nul ne revient. / Ce que tu désires, tu l'as, / ce que tu ne désires pas, tu l'as, / personne ne comprend pourquoi. Rien ne garantit le bonheur de l'homme. / Où suis-je ? Où irai-je ? / Qui suis-je ? Pourquoi ? / Et sur quoi devrais-je pleurer ?" Mais en citant ce consolamentum qui, sous une forme très dense, dévoile un aspect majeur de la pensée indienne, Jean-Claude Carrière n'omet pas de préciser que "la vie humaine étant une illusion, nous pourrions penser qu'en Inde il est moins difficile de la perdre qu'ailleurs. Et c'est vrai : la mort est ordinaire, banale (...) Cela ne signifie pas que la disparition d'un être aimé n'apporte pas un chagrin véritable, là-bas comme ici." C'est dans ces notations-là, sans complaisance, que Carrière établit au mieux son rapport fait de fascination, de tendresse, d'ironie aussi, avec le pays de tous les possibles et de toutes les métamorphoses. Relisant la Vie d'Alexandre de Plutarque, il se réjouit du dialogue des philosophes grecs et des sages indiens ou chacun joue si exactement son jeu. Aux premiers les questions, aux seconds les réponses, toujours rusées ou surprenantes, jusqu'à l'échange le plus frappant : "- Pourquoi les hommes se révoltent-ils ? demande le Grec. - Pour trouver la beauté, répond l'Indien. Soit dans la vie, soit dans la mort."

Le Monde des Livres
2001

* 1999 *
Pas revoir
Valérie RouzeauValérie Rouzeau
Le dé bleu

Ferrailler dans l'or du temps

La poésie, quand elle tient parole, est à l'évidence un médium violent, à la fois le plus exaltant et le plus dérangeant. C'est pourquoi la poésie est absente des recueils sans risques, sans ferveur, où les poèmes ne témoignent ni d'un engagement total de l'être ni d'un chant à corps perdu. C'est pourquoi la poésie s'impose par effraction.

Une rencontre aussi soudaine, qui mêle reconnaissance brutale et fragile complicité, attend ceux qui aborderont Pas revoir de Valérie Rouzeau. D'emblée, il y a ce ton en rupture, cette adresse bousculée, ce langage précipité. D'emblée, il y a ce murmure qui se prend de vitesse pour lutter contre un destin qui n'attendra pas : une fille dit l'amour d'un père qui se meurt, et cette douleur de femme conjugue tous les chagrins d'enfant.

Tu n'écoutes plus rien si je parle plus bas. / Ni tu n'entends plus rien des guêpes qui s'occupent de piquer les lilas. / Ni n'en vois la couleur ni celles que j'ai sur moi. / Ces bottes sont faites pour marcher tu ne chantes plus ça. / C'est de la haute fidélité ton silence m'arrête là.

Poème par séquences, thrène déchiré, Pas revoir se lit d'un seul souffle toujours à bout de souffle. Il n'est nullement question ici de produire l'habituel discours du deuil. Ce livre bouleverse d'autant plus fort qu'il invente la voix de ceux qui ne sont pas nés avec une cuiller d'argent dans la bouche, ou le dictionnaire. Comme son père qui récupérait cartons, casseroles, cuivre rouge, aluminium ou nickel, Valérie Rouzeau recycle par bribes des lambeaux de mélodies, des miettes de souvenirs, des bris d'émotions : elle ferraille dans l'or du temps.

Le Monde des Livres
18 juin 1999

LA FAUTE À QUI

 

Articles publiés dans Le Monde


Les enfants tibétains de Choglamsar, 17 octobre 1982.
Comment une jeune femme a décidé de venir en aide aux réfugiés tibétains du Ladakh, et peut aujourd’hui garantir la subsistance et l’éducation de 500 enfants de Choglamsar…

Adonis, l’exilé universel, 30 novembre 1984.
Restée longtemps ignorée faute de traductions, l’œuvre d’Adonis, poète arabe d’origine syrienne, commence à trouver en France la place qu’elle mérite.

Alexandra « la grande », 5 avril 1985.
Bondissante, parfois enjouée, parfois enfiévrée et souvent éblouie, la biographie d’Alexandra David-Néel que publie Jean Chalon nous entraîne en compagnie de la plus libre, de la plus intrépide, de la plus indomptable voyageuse.

Tibet, terre de renaissance ?, 5 avril 1985.
Alexandra David-Néel aurait sans doute reconnu en Philippe Blanc l’un de ses dignes successeurs sur les chemins du Toit du monde.

Alexandra David-Néel la voyageuse, 3 mai 1985.
La revue Question de publie un numéro spécial entièrement consacré à Alexandra David-Néel.

Tous les chemins mènent à Lhassa, 28 juin 1985.
Trois approches inégales de ce Toit du monde, où le temps semble sursitaire. Derrière la légende, les déchirures du décor.

Retour à Wad Hâmid, 16 août 1985.
Voici un très grand livre, un très grand chant venu des rives du Nil, tout chargé d’alluvions ténébreuses, de légendes incertaines, d’histoires avérées, avec ça et là des balafres de lumière qui trouent les yeux et le cœur des vivants.

Ritsos, chroniqueur attentif au regard vague, 27 septembre 1985.
Athènes 1942. Yannis Ritsos a 33 ans. C’est la guerre et presque la famine. Le poète use alors d’une arme inédite pour lui : la prose.

La censure blanche, 1er novembre 1985.
Rien de tel qu’un centenaire pour blanchir une bonne fois les morts, même les plus ténébreux. Ce qui s’organise autour d’Ezra Pound n’échappe donc pas à la règle : place aux grandes orgues et à l’amnésie.

Raphaël Alberti et l’allégresse de la poésie pure, 6 décembre 1985.
Quiconque, à 18 ans, n’a pas connu l’irrépressible nécessité de secouer son destin, vivra dans la norme, comme s’il n’était que sa propre doublure.

La saga de l’Everest, 12 décembre 1985.
Passionnant, ce monument de papier qui célèbre la plus haute montagne du monde et tous ceux qui en tentèrent l’ascension.

Dans le sillage des hautes caravanes, 12 décembre 1985.
Le premier itinéraire de ce qui devait être nommée La Route de la Soie au XIXème siècle, fut l’œuvre de Zhang Qian, un émissaire de l’empereur Wudi des Han de l’Ouest, au IIème siècle avant notre ère.

Écrire l’Inde avec la lumière, 12 décembre 1985.
Roland et Sabrina Michaud relèvent un défi : photographier comme personne ne l’avait jamais vu le fabuleux Taj Mahal.

Moghols et Krishna, 12 décembre 1985.
Ne nous plaignons pas que la mariée indienne, cette année, soit trop belle. Il était temps de secouer la méconnaissance les a priori, les banalités apitoyées qui encombraient tant d’esprits en France au sujet du sous-continent.

Autant en emporte le Gange, 28 février 1986.
Comme Jérusalem, Rome ou Lhassa, Bénarès semble un thème imposé à tous les écrivains qui s’en approchent et y séjournent.

Les livres de l’amour éternel, 5 mars 1986.
Ceux qui, dans les années 60, eurent le privilège de lire She dans l’édition Pauvert d’alors en gardèrent la mémoire marquée d’une balafre de feu.

Kaboul : les bazars ont perdu leur âme, 23 mars 1986.
À la pollution du pain s’est ajoutée la pollution de l’air. La fumée empeste les ruelles, le vacarme tue les palabres, les invectives, les marchandages.

Quand le conte se fait livre, 1er juin 1986.
Comment découvre-t-on un être prédestiné, et combien d’épreuves celui-ci doit-il traverser avant d’accéder à la charge souveraine qui lui est promise ?

Pierre Bernard : Monsieur Sindbad, 1er juin 1986.
À 45 ans, Pierre Bernard a toujours travaillé dans l’édition.

L’histoire d’une édition en soixante volumes, 1er juin 1986.
L’histoire de l’édition du Roman de Baïbars est tout à fait exceptionnelle, à la mesure du personnage considérable, né en 1223 au Turkestan, mort en 1277 à Damas.

L’édition des « Cantos » d’Ezra Pound, 20 juin 1986.
Ezra Pound est certainement l’écrivain le plus controversé du XXème siècle. Certains voient en lui le plus grand poète américain de notre temps, d’autres un champion de l’artifice.

Une vindicte torrentielle, 20 juin 1986.
Pour André Velter, les Cantos sont plus proches du déferlement cacophonique que de la polyphonie universelle…

L’œuvre vagabonde d’un mangeur de brumes, 4 juillet 1986.
Patrick Carré traduit l’intégrale des poèmes d’un sage hirsute et narquois : Han-shan.

Nouvelles de l’époque des Ming, 18 juillet 1986.
Jacques Dars est un habitué des grandes premières éditoriales : après sa traduction du roman-fleuve chinois Au bord de l’eau publié directement en Pléiade, voilà que sa version inédite de vingt et une nouvelles datant de l’époque des Ming paraît…

En passant par Bénarès, 1er août 1986.
Quand le comte Hermann de Keyserling faisait le tour du monde pour arriver jusqu’à lui-même.

Adonis à New-York, 5 septembre 1986.
Dans les rues américaines, un poète arabe se souvient de Beyrouth.

Bernard Noël au présent, 24 octobre 1986.
La voix de Bernard Noël, d’emblée perçue, est à nulle autre pareille. Évidence, dépouillement, transparence.

Les chants d’un monde meurtri, 31 octobre 1986.
Chez les poètes japonais du XXème siècle, la violence, le blasphème, l’âpreté ont remplacé l’ineffable.

Tous les chants du monde, 14 novembre 1986.
La célébration des quarante années d’existence de l’UNESCO aurait pu se limiter à la dénonciation vengeresse d’une organisation vouée aux bavardages, aux gaspillages et à la défense des cultures officielles si l’une des hautes réalisations qu’elle a favorisées, ne venait de naître.

Zao Wou-Ki l’universel, 11 décembre 1986.
Il est une œuvre où l’emportement devient maîtrise, où l’excès devient harmonie, où la lumière tumultueuse des limbes devient transparence du souffle, où la violence devient beauté.

Dans l’atelier de Velickovic, 11 décembre 1986.
Voici un livre dynamique où les images ne sont pas fixées en majesté, où les dessins, les photos et les textes sont pris ensemble…

La route du sel, 11 décembre 1986.
Région népalaise située au nord de la chaîne de Dhaulagiri (8 172 m), le Dolpo jouxte le Tibet et appartient à l’aire culturelle tibétaine.

L’Himalaya de Jean Denis, 11 décembre 1986.
C’était un soir d’août, près du monastère d’Alchi, au Ladakh…

Réalité indienne, 11 décembre 1986.
Les paysages du Kérala sont parmi les plus somptueux de l’Inde, et Rabghubir Singh en donne de belles représentations…

Trésors de la Cité interdite, 11 décembre 1986.
La Chine s’ouvre, la Chine ouvre ses musées, exhibe ses richesses culturelles, mais ne renonce pas totalement au récit stéréotypé de sa propre histoire.

Porcelaines de Chine, 12 décembre 1986.
Deux livres somptueux présentent avec magnificence l’art fragile de la porcelaine chinoise.

Un rêve plus long que les Nuits, 26 décembre 1986.
On n’avait jamais traduit les Mille et Une Nuits en recourant exclusivement aux manuscrits originaux. René Khawam l’a fait. Une superbe réussite… et l’occasion de quelques révisions déchirantes.

Eugenio de Andrade, l’ami intime du soleil, 9 janvier 1987, 176 mots.
Eugenio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ d’attraction mentale.

Lettres tibétaines, Chants d’amour d’un dalaï-lama rebelle, 30 janvier 1987, 712 mots.
Les poèmes d’un jeune homme fougueux non conformiste, à la fin du dix-septième siècle. La fonction de dalaï-lama n’est pas forcément une bienheureuse sinécure. Dans la longue lignée des moines souverains qui se succédèrent à la tête du Tibet, il en est un au moins à s’être désolé de cette bonne...

Un coucou parmi les corbeaux, 30 janvier 1987, 494 mots.
La vie d’un marginal de génie qui éclaire l’histoire du Tibet au début du XXe siècle. Le destin tourmenté d’un être d’exception peut-il servir de révélateur et dissiper les pans d’ombre d’une société traditionnelle sur le déclin ? L’histoire de Gedun Chompel, minutieusement, pieusement...

Hart Crane, le mythe d’une impossible Amérique, 20 février 1987, 302 mots.
Le 27 avril 1932, depuis l’Orizaba, un paquebot qui effectue chaque semaine la traversée de Vera-Cruz à New-York, un poète de trente-trois ans tombe à la mer et disparaît. Il s’appelait Hart Crane, et sa mort est à son image : dilettante et tragique.

Être ou ne pas être Fernando Pessoa, 27 février 1987, 1132 mots.
Avant les œuvres complètes de Pessoa, en préparation chez Bourgois, La Différence publie la correspondance de cet homme étrange qui affirmait ne pas écrire comme un être humain. Plus que quiconque, l’écrivain portugais Fernando Pessoa fut un autre, des autres, et même personne.

La nostalgie désarmée de Rutger Kopland, 27 mars 1987, 241 mots.
C’est un chant si dépouillé que le silence frissonne à peine. La poésie de Rutger Kopland s’entend sans effraction, comme un murmure vital qui nomme une succession d’instants. La voix ne cherche pas la merveille, elle énonce le présent, le provisoire, la ronde saisonnière.

Le Tibet en connaissance de cause, 24 avril 1987, 213 mots.
En inaugurant une nouvelle collection consacrée à « L’espace tibétain » par la réédition - la première publication date de 1962 - d’un livre aussi essentiel que la Civilisation tibétaine de Rolf A…

Des lettrés chinois en Extrême-Occident, 15 mai 1987, 414 mots.
Où réside le Fils du Ciel se tient le centre de l’univers. Alentour, l’empire immense et multi millénaire ordonne l’immuable harmonie. Au-delà, passés les déserts, les montagnes, les océans, campent des barbares qu’il faut à l’occasion traiter en lointains vassaux mais qu’il est sage, le plus...

Les Trois Royaumes, 5 juin 1987, 134 mots.
Les éditions Flammarion publient, en six volumes, l’intégrale du cycle romanesque intitulé les Trois Royaumes, dans une traduction de Nghiêm Toan et Louis Ricaud. Le cadre historique de ce classique des lettres chinoises est celui des temps troublés, qui virent au début du troisième siècle...

Conteurs et ermites L’imaginaire populaire entre le foisonnement du conte et la spiritualité du poème, 5 juin 1987, 988 mots.
Comme un iceberg qui lentement se retournerait, la littérature chinoise révèle, d’année en année, l’immensité de ses trésors enfouis. Voici maintenant que l’univers sans fin des contes populaires donne lieu à une exploration minutieuse et enchantée. Au premier rang des défricheurs : Jacques Dars.

Luis Mizón, l’exil et l’écriture, 5 juin 1987, 224 mots.
Traduit par Roger Caillois il y a plus de dix ans, Luis Mizón s’est imposé d’emblée au tout premier rang des poètes latino-américains actuels, d’autant que Claude Couffon a poursuivi, amplifié les découvertes en multipliant les éditions bilingues, qui sont ici plus nécessaires que jamais...

Le paradis perdu de Luis Cernuda, 31 juillet 1987, 261 mots.
Recueil des proses poétiques composées en exil par Luis Cernuda, Ocnos est un livre qui possède le fort pouvoir d’envoûtement des rêveries solaires. Pour ce Sévillan réfugié à Glasgow au sortir de la guerre d’Espagne et qui n’est pas loin de considérer l’Ecosse comme un enfer brumeux, la...

Miklos Szentkuthy, l’ogre alchimiste, 31 juillet 1987, 842 mots.
Est-ce parce qu’il écrit en hongrois, langue " impossible ", que Miklos Szentkuthy, soixante-dix-neuf ans, n’est pas traduit ? En attendant qu’un éditeur français s’intéresse à lui, André Velter a rencontré ce créateur déraisonnable et démesuré.

Les damnés de la terre La misère et la colère des parias de l’hindouisme à travers une autobiographie et une anthologie, 21 août 1987, 613 mots.
Chargés de mener les ânes au pâturage, mes petits copains et moi les conduisions jusqu’à la lisière du village, là où les villageois venaient chier le matin. Après, on s’amusait avec les cailloux qui leur avaient servi à s’essuyer.

Faust a quatre cents ans, 4 septembre 1987, 2199 mots.
Le 4 septembre 1587, l’imprimeur allemand Jean Spies publie, sans nom d’auteur, l’Histoire du docteur Jean Faust, le très renommé sorcier et magicien. D’emblée, l’écho est immense, embrasant l’imagination populaire. Une légende est née, qui va traverser les siècles.

Bouddhas oubliés au pays des dieux,12 septembre 1987, 1560 mots.
Qui sauvera les statues bouddhiques d’Iwang, livrées à la neige, à la pluie, à l’indifférence, au fond d’une haute vallée tibétaine (Photos : Marie-José Lamothe). À Gyantsé, personne n’avait le souvenir qu’un lieu nommé Iwang ait jamais existé.

Le missionnaire du Toit du monde, 18 septembre 1987, 279 mots.
Pendant des siècles sur les planisphères, le pays le plus haut était une terre inconnue, isolée, interdite. Le Tibet s’entourait d’une aura d’autant plus mystérieuse que personne ne pouvait l’entrevoir.

Alain Daniélou, le baladin érudit, 2 octobre 1987, 1290 mots.
On fête les quatre-vingts ans de ce voyageur amusé, de ce savant désinvolte qui semble n’avoir payé aucun tribut au temps. Flammarion publie ses chroniques d’un Tour du monde en 1936 et sa traduction d’un chef-d’œuvre de la littérature tamoule : le Scandale de la vertu.

Satyajit Ray et la magie du réel, 2 octobre 1987, 401 mots.
Cinéaste de génie - le mot ne parait nullement exagéré pour désigner l’auteur du Salon de Musique -, Satyajit Ray est aussi musicien, dessinateur, conteur de grand talent. Ce dernier don ne devait, pourtant, se révéler à lui que tardivement, comme un héritage insoupçonné.

Le tour du monde et le scandale de la vertu, 2 octobre 1987, 723 mots.
New-York est, après la chapelle Sixtine, l’endroit rêvé pour les torticolis. Le ton est donné : le Tour du monde en 1936, d’Alain Daniélou, s’apparente à un journal de voyage débridé où un art certain de la caricature se mêle à beaucoup d’intuition, où des visées pertinentes et des jugements...

Il y a trente ans Albert Camus, prix Nobel de littérature, 25 octobre 1987, 1708 mots.
À l’automne de 1957, pour le Nobel de littérature, on attendait Malraux, Pasternak ou Sartre. Le choix d’Albert Camus fut - le 18 octobre - une véritable surprise. Non que l’auteur de la Peste ait été jugé indigne d’une telle distinction, mais de nombreux commentateurs considéraient que l’Académie...

La mort de Pierre Seghers L’homme de Babel, 6 novembre 1987, 499 mots.
Le poète et éditeur Pierre Seghers, qui, depuis près de cinquante ans, jouait un rôle de grand découvreur, est mort, le mercredi 4 novembre, à Créteil (Val-de-Marne). Il était âgé de quatre-vingt-un ans.

À la recherche du sens perdu, 27 novembre 1987, 272 mots.
D’Œdipe à Faust, le titre du tonique et brillant essai d’Henri Bianchi ne dit pas assez l’originalité de ce livre. Car le périple qu’il propose ne s’en tient pas aux stations obligées du chemin de croix philosophique occidental, mais intègre à sa quête les voies de l’Orient.

Dans le tumulte des batailles seigneuriales, 27 novembre 1987, 815 mots.
Les Trois Royaumes ou un siècle d’histoire mis en roman. Un livre d’intrigues, de crimes, de fureurs, mais aussi un manuel de stratégie politique et militaire. Composé au milieu du quatorzième siècle, le livre des Trois Royaumes a pour cadre l’une des périodes les plus troublées de l’histoire...

L’art du Toit du monde, 10 décembre 1987, 203 mots.
Après la douteuse exposition du printemps et de l’été dernier au Muséum d’histoire naturelle, pompeusement intitulée Trésors du Tibet, et qui avait pour objectif principal de faire écho à la réécriture chinoise de l’histoire tibétaine, il faut saluer le livre de Gilles Béguin, les Arts du Népal...

Vivre et mourir à Bénarès, 10 décembre 1987, 119 mots.
Depuis Ganga, qui demeure son grand livre, Raghubir Singh a imposé un autre regard sur l’Inde : un regard qui sait percevoir les débordements de la vie et accepte de se laisser envahir. D’où vient que son dernier album déçoive alors qu’il est précisément dédié à la ville indienne la plus...

Un jour, un an, des siècles, au Yémen, 10 décembre 1987, 474 mots.
Dès l’abord, on reconnaît un grand livre à sa force d’évidence, à la conviction qui l’habite, à cette tension vers la perfection qui a ordonné les images, rythmé les textes, disposé l’espace des pages.

Les mystères tibétains, 29 janvier 1988, 266 mots.
Lentement réapparaît l’œuvre de Jacques Bacot, qui fut l’un des grands orientalistes de ce siècle : un érudit mais aussi un homme de terrain, et c’est pourquoi ses essais comme ses traductions gardent l’élan des découvertes et le souffle de l’aventure.

Retour dans un pays piégé Vijay Singh éclaire la révolte des sikhs du Pendjab. Avec la force d’un constat désespéré, 5 février 1988, 629 mots.
Si, à la fin des années 70, quelqu’un avait prédit que l’une des plaies incurables de l’Inde allait apparaître dans la région du Pendjab, personne n’aurait écouté cet oiseau de malheur. L’essor de la province et l’enrichissement des habitants étaient tels qu’ils passaient pour exemplaires.

Le meurtre du professeur Majrouh, Le poète assassiné, 14 février 1988, 389 mots.
L’Afghanistan vient de perdre son plus grand poète (Le Monde du 13 février). Pour donner la mesure du crime, il faut évoquer le destin de Federico Garcia Lorca, victime, comme Sayd Bahodine Majrouh, des mêmes forces obtuses. Hier, c’était un peloton d’exécution dans le petit jour de Grenade.

Mort d’un poète, Le siècle de René Char, 21 février 1988, 766 mots.
Le poète René Char est mort le vendredi 19 février à Paris à l’hôpital du Val-de-Grâce où il était hospitalisé depuis une dizaine de jours. L’auteur des Feuillets d’Hypnos avait fêté ses quatre-vingts ans le 14 juin à l’Isle-sur-la-Sorgue le village du Vaucluse où il était né et où il sera inhumé...

Dans le sillage retrouvé de la poésie persane, 8 avril 1988, 536 mots.
Il n’y a pas si longtemps, sur les routes d’Iran et d’Afghanistan, le meilleur compagnon de voyage était un livre : l’Anthologie de la poésie persane, de Z. Safâ (aujourd’hui réédité). Dans les caravansérails, dans les bazars, devant les dômes turquoise des mosquées, dans un champ de mûriers...

Les mots-énergie de José Angel Valente, La recherche poétique du point zéro, 15 avril 1988, 488 mots.
Après l’Innocent, Trois leçons de ténèbres et Material Memoria, qui avaient déjà révélé José Angel Valente en France, deux nouveaux livres paraissent dans les traductions exemplaires de Jacques Ancet.

« Après-demain je serai un autre », 29 avril 1988, 816 mots.
Rien de plus naturel pour Fernando Pessoa que d’avoir été précédé sur les sentiers de la gloire littéraire par la coterie inexistante de ses doubles. En France, depuis trente ans, ce sont les hétéronymes majeurs, Alberto Caeiro et Alvaro de Campos, qui confisquèrent l’attention, au point de...

La mort d’Oktay Rifat, 13 mai 1988, 191 mots.
Le poète et dramaturge Oktay Rifat vient de mourir à Stamboul. Né en 1914, il était le cousin de Nazim Hikmet et fut, après la seconde guerre mondiale, avec Orhan Veli et Melih Cevdet, à l’origine du renouveau de la poésie turque.

Lokenath Bhattacharya, modeste magicien, 20 mai 1988, 475 mots.
Un poète venu des marges du Bengale... Henri Michaux avait aimé les Pages sur la chambre de Lokenath Bhattacharya et suscité leur première publication en 1976. Depuis, l’œuvre du poète bengali s’est entourée d’un cercle de lecteurs encore peu nombreux mais fervents.

Au temps des empereurs l’ombre des femmes, 3 juin 1988, 434 mots.
Danielle Elisseeff parcourt deux mille ans d’histoire chinoise. Pour faire justice, du côté des femmes, d’un exotisme de pacotille. (Photos : Jean-Loup Charmet) Derrière le miroir, ce n’est plus nuit câline…

Le charme redoutable du Tibet, 24 juin 1988, 1210 mots.
Le récit du voyage que fit, au siècle dernier, un officier russe qui s’intéressait davantage à la faune et à la flore qu’à la guerre. Et la chronique d’un érudit chimérique et aventurier... Longtemps, le Tibet ne fut sur les cartes de la Haute-Asie qu’une immense tache blanche, comme s’il...

Les mille voix d’Edmond Jabès, 1 juillet 1988, 349 mots.
Chaque jour qui passe et nous éloigne du temps d’Auschwitz ou, qui sait, nous y reconduit, l’œuvre d’Edmond Jabès acquiert une résonance nouvelle, dévoile une nécessité plus vive. La réédition dans la collection L’imaginaire des trois premiers tomes du cycle intitulé le Livre des questions...

La mort de l’écrivain hongrois Miklos Szentkuthy, Un démiurge faussement désinvolte, 23 juillet 1988, 464 mots.
Pour moi, une journée idéale commencerait tôt le matin à l’université par une dispute consacrée à la Summa theologiae, de Thomas d’Aquin et s’achèverait tard le soir sur la scène d’un cabaret pour y raconter des historiettes piquantes...

L’exploration de Roberto Juarroz Une tentative passionnée pour réconcilier la poésie et la pensée, 12 août 1988, 492 mots.
À quoi bon des poètes ?, se demandait Hölderlin. Le poète est celui qui dit les choses essentielles, affirmait Elisabeth Browning. Eluard annonçait, avec un bel optimisme, l’avènement futur de l’évidence poétique : Toutes les paroles seront sacrées et l’homme, s’étant enfin accordé à la...

La mort d’un poète, 11 septembre 1988, 511 mots.
En hommage à Miklos Szentkuthy, récemment décédé, France Culture rediffuse l’émission que lui avait consacrée André Velter en octobre 1987. Celui-ci apporte ici son témoignage sur la mort de l’écrivain hongrois.

Fugitifs et faussaires, 30 septembre 1988, 815 mots.
Les personnages d’Inoué hantent des paysages de défaite L’œuvre de Yasushi Inoué