CHRONIQUES
* 2007 *
JULIEN GRACQ Admiré, célébré,
présenté à l'égal d'un Commandeur altier
et quasi invisible, Julien Gracq devait souvent se demander par quelle
sournoise malédiction il se trouvait à ce point pris pour
un autre. Sa mort discrète à Angers, samedi 22 décembre,
à l'âge de 97 ans, modifiera-t-elle l'image d'écrivain
intemporel et quelque peu hautain qui était attachée à
son nom? Des premières pages du "Château d'Argol"
aux derniers feuillets des "Carnets du grand chemin", n'avait-il
pas suffisamment mis en œuvre les pouvoirs d'une liberté
qu'il voulait illimitée, merveilleuse, excessive et, à
l'occasion, démoniaque? A la différence des esthètes
mi-sourds mi-aveugles, ses lecteurs fervents savaient à quoi
s'en tenir. Loin d'être à l'écart de tout, Gracq cherchait précisément, par des chemins singuliers, à participer de ce Tout, à ne jamais se couper de son mystérieux champ d'attraction. C'était pour ne pas rompre cet accord fragile, incertain, avec l'unité du monde qu'il ignorait avant-scènes et parades. Il ne désertait que le jeu de miroirs, l'écume dérisoire, pas le flux profond, pas la présence alertée aux êtres et aux choses. Comme Novalis dont il se disait proche, il concevait un réel plus vaste, mais sans fêlure, ouvert à toutes les lignes de fuite, mais sans évasion radicale. "De la vie banale au sommet de l'art, il n'y a pas de rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l'attention, à une manière tout autre, tout autrement orientée, infiniment plus riche en harmoniques, d'écouter et de regarder." (Julien Gracq qui êtes-vous ? Entretiens avec Jean Carrière, La Manufacture, 1986) L'œuvre de Julien Gracq porte d'abord témoignage de cette "inversion intime" qui fait soudain de la parole poétique une force aimantée. Une force qui n'a d'ailleurs de compte à rendre à personne et qui ne s'accomplit que dans le mouvement même de l'écriture qui la crée. Gracq, là aussi à rebours de l'époque, ne s'est jamais beaucoup soucié de ces débats de professeurs ou de philosophes qui n'en finissaient pas de mettre la littérature à la question, s'interrogeant sur sa validité, son efficacité, sa vérité. Avec une assurance assez provocatrice, l'auteur du Rivage des Syrtes soulignait qu'il importait "d'écrire comme on se jette à l'eau, en faisant un acte de confiance dans l'élément porteur" ("Entre l'écriture et la lecture", NRF, mai 1969). Et il ne craignait pas, à l'occasion, de se montrer plus désinvolte encore en affirmant : "Après tout, si la littérature n'est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu'on s'en occupe." (En lisant, en écrivant, José Corti, 1980). Par de telles
notations, Gracq n'entendait évidemment pas réduire l'écriture
à un pur divertissement, mais bel et bien marquer son refus de
tout embrigadement théorique et rappeler le rôle décisif
du désir, de la passion, voire de l'instinct dans l'acte créateur.
"Ce qui me plaît chez Breton, précisait-il, ce qui me
plaît dans un autre ordre chez René Char, c'est ce ton resté
majeur d'une poésie qui se dispense d'abord de toute excuse, qui
n'a pas à se justifier d'être, étant précisément
et d'abord ce par quoi toutes choses sont justifiées." (Préférences). Tous les livres de Julien Gracq manifestent cette aptitude, cette sensibilisation extrême, qui change le plus simple déplacement, la plus courte errance, en éléments d'une quête où le Graal n'est qu'un souffle, une énergie conquise sur l'imaginaire, une subversion du destin. Pour Gracq, le roman n'est pas un territoire balisé, une construction planifiée, mais un mouvement plus ou moins brusqué, avec élan, sursaut, suspens, dont la tentation première est une prise de possession de l'espace. D'où ces personnages au bout et au bord d'eux-mêmes, déstabilisés, désancrés, en état de disponibilité, de vacance, prêts à se découvrir, se dévoiler ou mourir en situation de perpétuel départ. D'où cette mobilité des images, cette simultanéité des perceptions, des sentiments, des pensées, comme si l'auteur-sourcier captait dans le monde et les songes toutes les sources à la fois et tentait, par le glissement des mots, par le déversement des phrases, de transmuer cette ivresse pure en possible plénitude. En plénitude physique s'entend, car rien n'est moins ineffable que l'écriture hautement charnelle de Gracq, car rien n'est moins désincarné que sa bouleversante respiration. "Ce matin tout à coup, en me levant, j'ai senti au plein cœur de l'été, comme au cœur d'un fruit, la piqûre du ver dont il mourra, la présence miraculeuse de l'automne. C'était sur cette journée, douce, chaude encore, à la merveilleuse lumière voilée (mais je ne sais quoi d'un peu atténué, d'un peu lointain : cet affinement vaporeux d'un beau visage aux approches de la consomption) un grand flux d'air frais, régulier, salubre, emportant – l'espace soudain sensible, clair et liquide, comme une chose qu'on peut boire, qu'on peut absorber – une de ces sensations purement spatiales, logées au creux de la poitrine, les plus enivrantes, les plus pleines de toutes, où la beauté se fait pure inspiration, qu'on mesure à un certain gonflement surnaturel de la poitrine, comme une Victoire antique." Cette citation d'Un beau ténébreux, par son amplitude et sa souple avidité à tout transmettre, à tout traduire, à tout relier, entre en résonance avec maints passages de l'œuvre. Elle évoque aussi ce passage d'un entretien avec Jean Roudaut : "J'ai l'impression que la temporalité qui règne dans la fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s'écoule dans la vie réelle." Dans l'une de ses notations brèves, Julien Gracq, évoquant l'Aubrac, écrivait : "Il faut si peu pour vivre ici." De ce peu, de cette vie, de cet ici, il semble que Gracq ait su, comme personne, restituer l'âpreté et le faste, la noblesse et les puissants maléfices, le plaisir et l'insondable envoûtement. Le
Monde |
* 2006 *
ATTILA JOZSEF Quand on est
un écorché vif, généreux, révolté,
et désespéré au point de se suicider à l'âge
de 32 ans en posant sa tête sur un rail de chemin de fer à
l'instant où surgit une locomotive, endosser post mortem
l'habit du poète national et militant n'est pas forcément
une chance. C'est arrivé à Attila Jozsef au temps du communisme
en Hongrie et l'écho de son œuvre aurait pu s'en trouver durablement
affecté. Car limiter ses poèmes à des supports de
propagande relevait, non seulement de la méprise et du contresens,
mais d'un véritable détournement d'être. C'est
tout près des rails que j'habite, |
MARCEL MOREAU En littérature
ou ailleurs, les monstres, au début, font toujours un peu peur.
Surtout, ils dérangent, ils encombrent, ils empêchent de
laisser filer le temps, les rêves, les amours ou les lectures comme
si de rien n'était. Avec eux, pas de repos à attendre, pas
d'insouciance à espérer. Le plus étrange, c'est qu'ils
restent sur le qui-vive tout en débordant de vie. On dirait qu'ils
ont dans les veines un peu du chaos initial, une sorte de germe hérité
du big bang qui les tiendrait en état d'expansion constante et
les pousserait à proliférer sans cesse, à créer
à tout-va. Le
Monde |
JACQUES LACARRIÈRE Marcheur, romancier, conteur, biographe,
essayiste, traducteur, historien, sociologue, étymologiste, danseur
en son jeune âge de zébékiko et comédien choisissant
le rôle de Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle, également
metteur en scène, photographe, portraitiste, passeur de textes,
passeur d'amitiés, passeur de passions, Jacques Lacarrière
était l'homme de toutes les ferveurs, de tous les engagements rayonnants,
l'un des très rares à célébrer et à
réenchanter le réel, l'un des très rares à
habiter en poète, non seulement le monde, mais l'univers tout entier. Le Monde |
| FRANÇOIS
DI DIO, L'HOMME-VOLCAN DE L'ÉDITION La
destinée de François Di Dio est si singulière, si
scrupuleusement exemplaire, qu'elle marque d'un trait de feu, irréductible
et pur, l'époque de cendres refroidies où nous sommes. Il
vient de mourir dans la nuit de l'été, à En Pelat,
son refuge du Gers, le 22 juin dernier. Le Monde |
| LA
DISPARITION DE SERGE DE BEAURECUEIL
Un mystique au regard clair Sans
doute y a-t-il un rêve d'enfant au cœur de toute destinée
exceptionnelle. Ainsi le père dominicain Serge de Laugier de Beaurecueil,
qui vient de mourir à l'âge de 87 ans, a-t-il su faire de
sa vie une aventure à la mesure de l'irrespressible besoin d'évasion
et d'ouverture aux autres qui avait hanté sa jeunesse. Né
à Paris en 1917 dans une famille vite désunie, le garçon
ne songeait qu'à des engagements décisifs qui le mèneraient
le plus loin possible, et Dieu lui fut un maître libérateur.
Choisissant la voie des Dominicains dès 1937, il apprit l'arabe
et le persan, devînt l'élève de Louis Massignon, fut
ordonné prêtre en 1944, servit deux ans comme aumonier militaire
avant de rejoindre l'Institut dominicain d'études orientales (IDEO)
du Caire. Là, il découvrit l'œuvre du poète
qui allait souverainement l'orienter et changer sa vie : Ansârî. |
* 2004 *
| VICTOR
SEGALEN, "Prédicateur du Divers" Retrouvé
mort dans "les broussailles au haut du gouffre" de la forêt
du Huelgoat, le 23 mai 1919, Victor Segalen gisait là depuis deux
jours, le pied gauche profondément entaillé, ayant perdu
beaucoup de sang, la tête posée sur son manteau plié,
les yeux grands ouverts, avec à portée de main une édition
d'Hamlet. Il avait quarante et un an. Cette fin solitaire, et
comme mise en scène, devait ajouter pour longtemps un surcroît
de mystère à une existence qui apparaissait déjà
saturée d'aventures et de découvertes, d'intuitions et d'errances. Le Monde des Livres |
* 2002 *
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LA
MORTE DU BOMBAY EXPRESS Célébrant Robert Van Gulik, auteur à la fois d'impeccables travaux de sinologie et d'une magnifique série de romans policiers consacrés au juge Ti *, Simon Leys notait que " sa science allait de pair, comme on le voit dans ses écrits, avec le plaisir ". Cette alliance très rare, jubilante et tonique, qui conjugue érudition et suspense, se trouve à nouveau à l'œuvre, avec le même élan et la même maîtrise, mais sur un autre territoire et en un autre temps, dans les enquêtes du brahmane Doc que Sarah Dars publie ponctuellement depuis deux ans chez Philippe Picquier. Après Nuit blanche à Madras, Coup bas à Hyderâbâd, Ramdam à Mahâbalipuram, la quatrième livraison se dirige, à la vitesse aléatoire des trains en Inde, vers la mégapole de Bombay. Comme les précédents, ce livre témoigne d'une connaissance approfondie des lieux, des modes de vie et de pensée, mais aussi d'une affectueuse connivence avec les infinies subtilités des usages et des codes qui régissent l'univers indien. Sanskritiste ayant longtemps séjournée dans le sous-continent, après de grands périples en Asie, d'Oulan-Bator à Pékin, de Kaboul à Lhassa, d'Istanbul à Tokyo, Sarah Dars réussit le prodige, sous couvert d'énigmes criminelles à résoudre, de révéler bien d'autres mystères, notamment ceux qui tissent et structurent, somme toute assez efficacement, la réalité la plus cahotique qui soit. Son héros n'est pas un policier ni un détective de métier, c'est un brahmane qui exerce à Madras la profession de médecin, d'où ce surnom de " Doc " qui le désigne familièrement et suggère en toutes circonstances une qualité d'observation hors du commun. Qu'il s'occupe de la santé de ses malades ou qu'il tente de découvrir le coupable d'un meurtre que le hasard a mis sur sa route, Doc n'oublie aucun détail, n'écarte aucune hypothèse. En outre, toujours imprégné par l'éducation traditionnelle qu'il a reçue, il ne cesse de stimuler sa réflexion en citant les traités de l'Inde ancienne, notamment le Panchatantra ou l'Arthashâstra. Loin d'être perçu comme une coquetterie ou un anachronisme, ce décryptage d'actions très contemporaines en usant d'indications venues du plus lointain passé se révèle plein d'imprévu et de charme. Doc ne méprise pas les méthodes actuelles d'investigation, mais il n'a à sa disposition que son " ordinateur cérébral " et, surtout, ne se sentant investi d'aucune mission officielle qui l'obligerait à changer sa façon d'être ou de penser, il mobilise ses facultés mentales en toute liberté, poussé par le goût purement intellectuel de l'élucidation. Car il n'a rien d'un justicier ni d'un défenseur résolu de la loi. Souvent, le coupable qu'il vient de confondre lui apparaît sous les traits d'une victime d'un autre genre, comme si dans la loterie où se jouent les actions humaines ne se comptait quasiment que des perdants. Au cours de chacune de ses enquêtes fortuites, arrive l'instant du doute radical, le moment où Doc au comble de l'indécision fait le portrait des acteurs du drame en tenant compte de tout ce qu'il a récemment découvert sur chacun d'eux. Ces petits croquis, rapides et précis, s'ils prouvent, comme il est de convention dans les romans policiers, que tous les protagonistes peuvent être suspectés, se distinguent par la lucidité mais aussi la bienveillance dont fait preuve celui qui est censé décrire et observer pour mieux démasquer. Pourtant, dans La morte du Bombay Express, les " acteurs du drame " étant précisément des acteurs, l'univers factice et futile dans lequel ils évoluent ne devrait guère inspirer de sympathie. La compassion de Doc, qui tient pour partie à sa vocation de thérapeute et pour partie à sa personnalité propre, suffit donc à changer le climat pesant d'une intrigue aux ressorts nécessairement tragiques en exploration perspicace, toujours légèrement distanciée, voire amusée. Ce personnage conjugue à l'évidence les qualités d'intelligence et de cœur, de séduction et d'humour, de courage et de modestie qui façonnent pour Sarah Dars une sorte d'Indien idéal. C'est un lettré, grand amateur de musique, expert dans l'art martial du kalaripayatt et qui, pour être brahmane, n'en est pas moins tolérant et sensible aux plaisirs de la vie. Avec lui, on traverse tous les cercles, infernaux, quotidiens ou sublimes, d'une " Comédie " qui, humaine trop humaine, ne cesse jamais pourtant d'être divine. Il est, partout, le guide rêvé, celui qui dévoile et fait partager, celui qui parle d'abondance et sait se taire quand le temps qui passe semble avoir accès à une émotion plus vaste, peut-être sacrée. Alors, en plus du fin mot de l'histoire de la-jeune-femme-retrouvée-carbonisée-dans-un-compartiment-de-première-classe fermé-de-l'intérieur, le lecteur voit son plaisir décupler en suivant les innombrables et marginales pérégrinations de Doc. On retrouve en effet celui-ci, escorté du fidèle Arjun, son ami et confident, en train aussi bien de soigner l'obésité d'un beau-frère, que de franchir les portes des studios de cinéma de Bollywood, d'affronter des voyous avec son parapluie pour seule arme imparable, de se laisser aller à manger trop épicé, de participer aux fêtes de Gokulâshtamî ou de Ganesha Chaturthi, d'écouter avec ferveur les chants qawwali des Sabri Brothers, d'arpenter Bombay en tous sens, comme de disputer de l'actualité d'un traité sur l'art de gouverner datant de quatre siècles avant notre ère... S'il est un détective de raccroc, Doc est à coup sûr l'enquêteur le plus véloce et le plus inspiré des faits et gestes, croyances, modes, survivances et réalisations de l'Inde d'aujourd'hui. Grâce à lui, Sarah Dars peut livrer l'essentiel de ce qui l'a passionnée dans l'étude de la mythologie et des philosophies indiennes, tout en célébrant le pays réel qu'elle connaît intimement, tout en entretenant le feu d'une action soutenue. Elle n'hésite d'ailleurs pas à augmenter ses romans d'un glossaire, afin de n'égarer aucun de ceux qui voudront à sa suite partir à la découverte des textes fondateurs, voire des villes de Madras, Hyderâbâd, Mahâbalipuram ou Bombay. Car ses récits sont à la fois des invitations au départ, à l'aventure, et des viatiques. Ils s'affranchissent de la distinction confortable édictée par André Breton entre " les livres de voyage et les livres qui font voyager ". Avec Sarah Dars et son brahmane Doc, le désir de vivre ailleurs, dans une réalité autre, s'accomplit autant sur la terre des hommes que dans les fantasmagories ou les rêves. Quelques uns des premiers chapitres de La morte du Bombay Express sont à cet égard des plus impressionnants : la canicule, la nuit tombée, la lente progression du train entre des paysages devenus fantomatiques, favorisent de lourdes et angoissantes visions, comme si derrière la vitre du compartiment les Contes du vampire, grand classique de la littérature indienne, s'animaient soudain : " Dans cette obscurité de poix, on ne distinguait rien, si ce n'est, ici ou là, le flamboiement d'un bûcher funéraire qui finissait de se consumer, petite fumée, escarbilles, ombre mouvante d'un homme ou d'une grande chauve-souris. La vue du brasier, pourtant très éloigné, ajoutait encore à l'impression de fournaise. Il n'était pas difficile d'imaginer les âmes des trépassés voletant au-dessus des sables encore chauds, les spectres allant et venant en leurs effroyables voyages de l'enfer de Yama au monde des vivants. " Saturé d'aussi terribles présages, l'espace du dehors ne pouvait qu'entrer par effraction dans l'un des wagons fermé littéralement à double tour. Pour passer du cauchemar légendaire à l'intrigue policière, il ne suffisait plus alors que d'une allumette. * série publiée en 10/18 Le Monde des Livres
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Va
où
Une mélodie entêtante En poésie, une voix nouvelle, ce n'est pas rien. Une voix vraiment nouvelle qui ne ressemble à aucune autre. Une voix qui se reconnaît au premier signe, au premier souffle, que l'on entend une fois pour toutes, et à chaque fois une fois pour toutes, comme personne. Depuis quelques temps ce prodige a un nom : Valérie Rouzeau. Et c'est un prodige qui dure. La publication en 1999 de Pas revoir * avait aussitôt fait événement, alerté plusieurs milliers de lecteurs, multiplié les récitals de l'auteur. Un an plus tard, Neige rien ** avait laissé la marque indélébile de textes écrits au rouge, à fleur de peau et de sang. Aujourd'hui, avec Va où, recueil maîtrisé jusque dans ses hésitations, naïvetés et maladresses contrôlées, Valérie Rouzeau s'impose puissamment, bien que tout en fragilité et légèreté sonore. Cette nouvelle suite de poèmes s'apparente d'ailleurs à une composition. Elle s'écoute autant qu'elle se lit. Il y a là un long lamento qui dit un amour impossible, mais sans durablement se lamenter. Un cri de solitude qui rit de se voir si seul en son désespoir. Un élan obstiné à transcrire de la douleur de femme avec les mots incertains et démunis des chagrins d'enfant. Si j'avais les jours à compter je marquerais soir après soir mes petites croix de récompense Je tiendrais des mois des saisons mon calendrier de forçat mon agenda de pénélope Ça ne me ferait ni chaud ni froid juillet janvier en solitaire je traverserais les années Si grand d'amour était en vue ou à revenir quel beau jour je l'appellerais mon cher Ulysse et puis je choisirais la danse plutôt que la tapisserie Mais soudain " l'ancienne gaieté se met à mugir ", la joie déferle sans prévenir, la litanie s'envole : la passion est là, l'amour s'incarne, les mêmes rythmes passent par le tamis du plaisir comme si la vie accédait à la vraie vie, avec en prime un tour dans le lexique de Rimbaud (Gaie de la vie m'en va de flache en flache et n'en rate pas une ça mène à l'infini). À l'infini vraiment ? Alors on se demande : elle va où Valérie Rouzeau avec ce titre qui vole deux syllabes à son nom ? À l'évidence très loin, très haut et pour longtemps : une voix comme celle-là ne peut que s'inventer mille échos, y compris chez les anges (les bons et les mauvais) et chez les oiseaux (à quelques rapaces près). Car de ce livre émane un charme subtil, tonique, presque entêtant. Un envoûtement qui tient à ce vocabulaire bousculé, jazzé en douceur, jusqu'à créer une ligne mélodique impossible à oublier. Chaque vers se déploie comme une phrase musicale qui, en plus de ses syllabes, n'en finit pas de compter ses résonances. C'est par là que cette poésie, profondément originale et singulière, en vient à croiser le chant de la grande tradition qui va de Louise Labé à Catherine Pozzi via Marceline Desbordes-Valmore. Ironie et désinvolture en plus : " J'aurai terminé ma complainte mis mes bons points dessus mes i le temps et le hola là-haut ". * Éditions Le
Dé bleu
Le Monde des Livres
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CHASSE
À L'AIGLE CHEZ LES KAZAKHS Après avoir été le photographe emblématique de la Haute-Asie, notamment celui d'un Afghanistan de légende, Roland Michaud poursuit, à soixante-dix ans passés, son inlassable et fabuleuse quête de la beauté. Par delà violences et ruines, dégradations et avilissements de toutes sortes, il s'acharne à parcourir, à capter et à restituer les quelques clairières d'harmonie qui perdurent dans le chaos du monde, là où le temps est comme suspendu aux reflets d'un hypothétique âge d'or. Somptueusement édité par Philippe Picquier, sa Chasse à l'aigle chez les Kazakhs se révèle, de ce point de vue, tout à fait exemplaire. Dans une zone perdue de Mongolie, à 2000 kilomètres d'Ulan Bator, aux confins du Kazakhstan, des aigles et des hommes traquent le renard, le lièvre ou le loup comme il y a mille ans. L'accord entre la nature et les activités humaines semble à la fois simple, évident et garant d'une indéniable noblesse. Alternance de paysages immenses, de scènes de chasse, de portraits et de tableaux de la vie quotidienne, ce livre est plus qu'un album peuplé de très belles images, voire d'images sublimes, c'est un viatique, un prodige qui débusque la vraie vie au cœur même de ce que l'on nomme souvent avec une aveugle condescendance des " survivances ". L'art de Roland Michaud est celui d'un guetteur de lumière qui rend grâce et grandeur aux êtres et aux choses. Le Monde des Livres
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L'UNIQUE
TRAIT DE PINCEAU Peu de livres, au premier coup d'œil, ont un pouvoir de révélation comparable à celui de l'ouvrage de Fabienne Verdier, L'unique trait de pinceau. Dès l'abord, toute anecdote se trouve bannie. Une force est ici à l'œuvre. Elle s'accomplit avec une témérité sereine, un élan souverain qui ordonne visible et invisible, gouverne le vide, transcende toute représentation. L'aventure de Fabienne Verdier est unique. Française ayant passé dix ans en Chine à étudier avec les plus grands maîtres calligraphes, non seulement l'art du trait mais aussi l'ascèse et la méditation taoïstes, elle est aujourd'hui l'artiste qui peut légitimement inscrire sa création personnelle, avec la grande part de novation que cela implique, dans le mouvement d'une tradition millénaire née à l'autre bout du monde. Quelques publications avaient déjà attiré l'attention sur cette entreprise singulière, mais c'est avec ce livre, qui suit une magnifique exposition à l'École des Beaux-Arts de Paris, qu'elle s'impose magistralement. Car c'est de maîtrise qu'il s'agit et d'infinie patience soudain libérée en un seul geste sans repentir. Fabienne Verdier possède au plus haut point la technique et la connaissance profonde, elle a, dans le souffle et les muscles, cette attitude " martiale " qui allie concentration extrême et total engagement. Les sommets et les à-pics qui, d'un bloc, jaillissent de son pinceau affirment ce que les mots ne font que suggérer : il est une voie d'accès à l'inaccessible. C'est une effraction bouleversante, brutale, et pourtant infiniment apaisée. Le Monde des Livres
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| DICTIONNAIRE
AMOUREUX DE LA GRÈCE Autant le dire tout de suite : il est heureux, et hautement réjouissant, que Jacques Lacarrière ait accepté de se parjurer. Après plusieurs livres majeurs consacrés à la Grèce, d'innombrables traductions, conférences, causeries, récitals, il avait fait le serment, "devant tous les dieux olympiens rassemblés et quelques saints orthodoxes réunis en concile," de ne plus écrire un mot sur ce pays, cette civilisation, mythologie, histoire et résonances contemporaines comprises. Il n'a pas tenu parole, parce qu'il n'est pas possible de taire une passion que rien ne saurait éteindre, pas possible de renoncer à cette exploration sans cesse ravivée, à ce plaisir quasi vertigineux du conteur qui allie gourmandise et fascination, tragédie et facétie, témoignage et légende. On sait qu'André Breton recommandait de ne "pas confondre les livres qu'on lit en voyage et ceux qui font voyager", recommandation que Lacarrière avait reprise à son compte en ouverture de L'été grec et à laquelle il reste plus que jamais fidèle avec ce Dictionnaire amoureux de la Grèce qui, par sa nature encyclopédique comme par les hasards objectifs de l'alphabet, jette sur toutes les routes à la fois, bouscule les siècles, conjugue mille références érudites avec mille souvenirs personnels. "À l'inverse de l'essai, du récit ou du roman, note l'auteur, le dictionnaire n'implique aucune continuité dans son parcours et l'on peut parfaitement - ce qui fut mon cas - rédiger un texte sur Pégase sans être obligé pour autant de continuer par Périclès ! Ce type de livre procure donc une liberté à la fois totale et révélatrice. Totale dans la mesure où l'on est seul juge des mots à dire - ou en l'occurrence à écrire - et libératrice en cela qu'il permet de s'attarder sur des mots inconnus, oubliés, voire intimes et d'éviter, de refuser tout sujet stéréotypé, tout guide académique ou parcours universitaire." Il s'agit donc d'un inventaire subjectif, d'une remémoration amoureuse qui procède par séquences, rebonds et dérives, inventant des approches inédites, des courts-circuits imprévus, des rencontres fortuites. À revisiter la Grèce lettre à lettre, Lacarrière s'en donne littéralement à cœur joie, offrant ses découvertes, ses émerveillements, ses révoltes, ses amitiés, composant un recueil, c'est-à-dire un bouquet, de ses enchantements, et cultivant cette ironie charmeuse qui n'appartient qu'à lui. Ainsi, s'interrogeant pour savoir si l'amour peut vraiment s'épeler de A à Z, ou, en version grecque, d'alpha à oméga : "Qu'auraient dit en leur temps Artémise, Aphrodite, Cléopâtre, Ismène et Théodora si je leur avais murmuré : vous êtes l'alpha ou vous êtes l'oméga de ma vie ?" Des questions, des digressions ou des incises de ce genre donnent une saveur singulière à l'ouvrage, piment parfois, parfois écho de confidence amusée, de complicité affectueuse, voire de gravité soudaine quand surgit un thème qui ne prête pas du tout à rire. La notice consacrée à Robert Brasillach est à cet égard exemplaire et d'une grande acuité. "Pourquoi Brasillach dans ce Dictionnaire ? Parce qu'il fut également un hélléniste indiscutable, auteur, juste avant sa mort en 1945, d'une Anthologie de la poésie grecque tout à fait remarquable. Je la découvris lors de sa parution en 1950, l'année où je sortais de mes études de grec ancien à la Sorbonne, et je fus frappé par la liberté, l'originalité du ton adopté par l'auteur pour parler des poètes anciens. Restait pourtant une question cruciale, à laquelle je ne trouvais pas de réponse : comment et pourquoi un homme ainsi passionné par le grec ancien avait-il pu à ce point ignorer la leçon de liberté et de démocratie de la Grèce ?" Et Lacarrière de poursuivre : "comment le même homme pouvait-il par exemple présenter le poète Eschyle en disant que "ses plaintes sur les prisonniers, sur les vaincus, sur la jeunesse jetée au combat résonnent encore d'un accent éternellement fraternel et révolutionnaire" et écrire dans le même temps - ou peu de temps plus tôt - dans Je suis partout, à propos des résistants français, "C'est sans remords mais pleins d'une immense espérance que nous vouons ces derniers au camp de concentration sinon au poteau" ? " Après une analyse précise et subtile, Lacarrière montre comment, pendant l'Occupation, une lecture totalitaire et une lecture démocratique des Grecs anciens se développèrent de façon parallèles et radicalement opposées, "selon que l'on préférait Sparte ou Athènes, l'Iliade ou l'Odyssée"; avant de conclure : "Brasillach eut beau faire au lycée ses "humanités", il n'a pas su, par elles, se garantir de l'inhumain." On voit que le propos peut être des plus sombres, et l'histoire de la Grèce l'exige souvent - de la guerre civile au coup d'état des colonels, pour n'évoquer que des épisodes du tout nouveau siècle dernier -, mais l'ensemble du Dictionnaire amoureux semble porté par une allégresse tonique, allégresse qui tient autant au "gai savoir" de l'auteur qu'à l'élan renaissant qui l'exalte quand il remet ses pas dans ceux du jeune homme qui avait compris que les vraies "humanités" sont celles qui s'expérimentent sac au dos, se vivent et s'affirment chemin faisant. Avec Lacarrière, la connaissance ne reste jamais calfeutrée dans les livres, elle va sur le terrain. Ainsi, après avoir traduit le roman de Prévélakis, Le Crétois, il part retrouver dans la région de Sphakia le rocher sur lequel un aigle de mauvais augure avait versé des larmes; se souvenant du récit de Théramène dans la Phèdre de Racine, il se rend à Trézène et confronte "les foules bruyantes et impulsives de sa mémoire avec la solitude et le silence de ce lieu"; à Phaistos, sur les gradins du plus vieux théâtre du monde, il ressent ce que fut dès l'origine "la nécessité du théâtre, d'un lieu d'où l'on pouvait voir - c'est le sens même de ce mot : ce qu'on voit et ce qui est vu - l'image de sa propre vie, de sa propre cité, de sa propre histoire et même, quelquefois, de ses propres dieux..." Il faudrait bien sûr citer tout le livre puisque Jacques Lacarrière ne cesse de mener le jeu, tour à tour, historien, étymologiste, traducteur, conteur, sociologue, danseur de zébékiko, vagabond, acteur déguisé en Cassandre (oui, vous avez bien lu, Lacarrière en Cassandre dans l'Agamemnon d'Eschyle), metteur en scène, portraitiste, et avant tout poète, passeur de textes, passeur d'amitiés, passeur de passions. Son Dictionnaire amoureux s'apparente en fait à ce chapelet traditionnel nommé combologue, en cela qu'il est constitué d'une succession de perles, de merveilles alignées les unes au bout des autres, et que le feuilleter, le parcourir, voire le butiner, met instantanément dans un état d'intense jubilation. "Le combologue, précise d'ailleurs notre auteur, possède un indiscutable pouvoir d'apaisement, caresser ses grains dodus et lisses calme indiscutablement le stress, l'énervement, voire l'ennui quand on ne sait quoi faire de ses dix doigts. Il offre une solution immédiate et peu onéreuse à tous les désœuvrés, c'est un véritable tranquillisant à la portée de toutes les bourses, un lasso miniature pour dompter nos élans impulsifs et nos hâtes fébriles. Je trouve ses vertus calmantes si évidentes qu'à mon avis, on devrait en Grèce le délivrer sur ordonnance !" Voilà donc pour la bonne santé des Grecs, quand aux Français quelque peu rétifs au rosaire, il suffit de leur prescrire la lecture, chaque matin au réveil, de quelques pages du Dictionnaire amoureux de la Grèce. Le Monde des Livres |
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DICTIONNAIRE
AMOUREUX DE L'INDE Après le magnifique abécédaire composé par Jacques Lacarrière en l'honneur de la Grèce*, la formule du Dictionnaire amoureux embrasse désormais les immenses territoires de l'Inde avec Jean-Claude Carrière en éclaireur avisé, maître d'oeuvre vagabond, puisqu'il s'agit toujours d'obéir au seul principe de plaisir sans prétendre à aucune exhaustivité. D'ailleurs, la relation entre la Grèce et l'Inde qui aurait pu surgir par exemple d'une évocation des figures jumelles de Shiva et Dyonysos, se découvre, et très plaisamment, en conclusion de l'article "jouissance"; deux légendes, l'une indienne, l'autre grecque, s'accordant pour juger l'orgasme féminin d'une amplitude sans égale : "Il est si vif et si intense que même les dieux nous l'envient..." Jean-Claude Carrière le sait, tous les amoureux de l'Inde aiment un pays différent, tous tiennent à leur approche singulière, tous ont des raisons, des émotions, des expériences qui ne cessent de renforcer un lien unique, si fort, si envoûtant même, qu'il apparaît souvent comme l'une des très rares chances vraiment donnée de se changer la vie. Pour Carrière, c'est le Mahabharata, le grand poème épique, qui joua à la fois le rôle de premier guide et celui de viatique permanent. Afin de préparer avec Peter Brook l'adaptation théâtrale de cette épopée fondatrice, immense réservoir de la mémoire collective indienne, Carrière aborda l'Inde d'aujourdui muni d'une sorte de passe-partout universel. Ce poème, écrit-il, "nous entraîna dans toutes les écoles de théâtre et de danse, il nous conduisit de village en village, et d'individu à individu. Il nous permit d'ouvrir immédiatement toute conversation, n'importe où, avec un chauffeur de taxi ou un professeur d'université. Il nous fit rencontrer des marxistes et des saints." * Le Monde des Livres, 29 juin 2001 Pendant une vingtaine d'années, Carrière a sillonné le sous-continent, non pas en tous sens car il s'y rendait toujours pour un travail ou un projet précis, et sa présence dans des universités, des temples, des studios, des fêtes, des meetings politiques n'était pas le fait du hasard. D'où ce livre fait de "zigzags dans le continent de la multitude" qui témoigne d'une acuité de perception chaleureuse, mais lucide, robuste, mais subtile, loin des clichés et des caricatures. Carrière n'est pas de ceux qui prennent le premier saddhu venu pour un être réalisé; il n'est pas non plus de ceux qui restent à distance d'une réalité qui submerge, stupéfie, enchante ou destabilise. Il transmet "cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans le pays le moins ennuyeux du monde. Où l'ennui, comme l'indifférence qui l'accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce monde. L'Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion soit par attraction, ou par la plus forte des curiosités, celle qui ne sait ni ce qu'elle cherche, ni ce qu'elle peut espérer, ou craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une provocation incessante du regard et de la pensée." Ce dictionnaire est donc cela : battement de paupière quand à Omkaresvar, redescendant du petit temple blanc de Shiva vers la rivière, "on peut s'asseoir à la terrasse d'un café, dominant à pic les barques et le mouvement des pèlerins, et y boire un thé au coucher du soleil. L'esprit, qui n'a rien à contempler et tout à sentir, se perd dans un autre temps, enfoui en nous-mêmes. Il n'y a rien à dire à ce moment-là. C'est l'Inde et rien d'autre." Ou bien provocation calme, par mégarde, quand la réplique d'un inconnu ouvre une brèche dans la touffeur du jour. Ou bien complicité quand surgit une Ambassador justement célébrée comme "une voiture d'éternité". Ou bien émerveillement quand la danseuse et chorégraphe Rukmini Devi demeure, à quatre-vingt-un ans, pareille à "une lumière entrant dans la pièce". Ou bien partage quand la musique indienne est évoquée en termes physiques, comme s'il s'agissait autant pour l'artiste que pour l'auditeur-spectateur d'un art du toucher. Ou bien méditation quand résonnent ces vers du Mahabharata : "Ce monde est une roue qui tourne, / un passage dans le grand océan du temps / où nagent deux requins, la vieillesse et la mort. / Rien ne dure, pas même ton corps. / Plaisir, douleur, tout est fixé. / Nul ne reste, nul ne revient. / Ce que tu désires, tu l'as, / ce que tu ne désires pas, tu l'as, / personne ne comprend pourquoi. Rien ne garantit le bonheur de l'homme. / Où suis-je ? Où irai-je ? / Qui suis-je ? Pourquoi ? / Et sur quoi devrais-je pleurer ?" Mais en citant ce consolamentum qui, sous une forme très dense, dévoile un aspect majeur de la pensée indienne, Jean-Claude Carrière n'omet pas de préciser que "la vie humaine étant une illusion, nous pourrions penser qu'en Inde il est moins difficile de la perdre qu'ailleurs. Et c'est vrai : la mort est ordinaire, banale (...) Cela ne signifie pas que la disparition d'un être aimé n'apporte pas un chagrin véritable, là-bas comme ici." C'est dans ces notations-là, sans complaisance, que Carrière établit au mieux son rapport fait de fascination, de tendresse, d'ironie aussi, avec le pays de tous les possibles et de toutes les métamorphoses. Relisant la Vie d'Alexandre de Plutarque, il se réjouit du dialogue des philosophes grecs et des sages indiens ou chacun joue si exactement son jeu. Aux premiers les questions, aux seconds les réponses, toujours rusées ou surprenantes, jusqu'à l'échange le plus frappant : "- Pourquoi les hommes se révoltent-ils ? demande le Grec. - Pour trouver la beauté, répond l'Indien. Soit dans la vie, soit dans la mort." Le Monde des Livres |
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revoir Valérie RouzeauValérie Rouzeau Le dé bleu Ferrailler dans l'or du temps La poésie, quand elle tient parole, est à l'évidence un médium violent, à la fois le plus exaltant et le plus dérangeant. C'est pourquoi la poésie est absente des recueils sans risques, sans ferveur, où les poèmes ne témoignent ni d'un engagement total de l'être ni d'un chant à corps perdu. C'est pourquoi la poésie s'impose par effraction. Une rencontre aussi soudaine, qui mêle reconnaissance brutale et fragile complicité, attend ceux qui aborderont Pas revoir de Valérie Rouzeau. D'emblée, il y a ce ton en rupture, cette adresse bousculée, ce langage précipité. D'emblée, il y a ce murmure qui se prend de vitesse pour lutter contre un destin qui n'attendra pas : une fille dit l'amour d'un père qui se meurt, et cette douleur de femme conjugue tous les chagrins d'enfant. Tu n'écoutes plus rien si je parle plus bas. / Ni tu n'entends plus rien des guêpes qui s'occupent de piquer les lilas. / Ni n'en vois la couleur ni celles que j'ai sur moi. / Ces bottes sont faites pour marcher tu ne chantes plus ça. / C'est de la haute fidélité ton silence m'arrête là. Poème par séquences, thrène déchiré, Pas revoir se lit d'un seul souffle toujours à bout de souffle. Il n'est nullement question ici de produire l'habituel discours du deuil. Ce livre bouleverse d'autant plus fort qu'il invente la voix de ceux qui ne sont pas nés avec une cuiller d'argent dans la bouche, ou le dictionnaire. Comme son père qui récupérait cartons, casseroles, cuivre rouge, aluminium ou nickel, Valérie Rouzeau recycle par bribes des lambeaux de mélodies, des miettes de souvenirs, des bris d'émotions : elle ferraille dans l'or du temps. Le Monde des Livres
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Articles publiés dans Le Monde
Les enfants tibétains de Choglamsar, 17 octobre 1982.
Comment une jeune femme a décidé de venir en aide aux réfugiés
tibétains du Ladakh, et peut aujourd’hui garantir la subsistance
et l’éducation de 500 enfants de Choglamsar…
Adonis, l’exilé
universel, 30 novembre 1984.
Restée longtemps ignorée faute de traductions, l’œuvre
d’Adonis, poète arabe d’origine syrienne, commence à
trouver en France la place qu’elle mérite.
Alexandra «
la grande », 5 avril 1985.
Bondissante, parfois enjouée, parfois enfiévrée et souvent
éblouie, la biographie d’Alexandra David-Néel que publie
Jean Chalon nous entraîne en compagnie de la plus libre, de la plus intrépide,
de la plus indomptable voyageuse.
Tibet, terre de
renaissance ?, 5 avril 1985.
Alexandra David-Néel aurait sans doute reconnu en Philippe Blanc l’un
de ses dignes successeurs sur les chemins du Toit du monde.
Alexandra David-Néel
la voyageuse, 3 mai 1985.
La revue Question de publie un numéro spécial entièrement
consacré à Alexandra David-Néel.
Tous les chemins
mènent à Lhassa, 28 juin 1985.
Trois approches inégales de ce Toit du monde, où le temps semble
sursitaire. Derrière la légende, les déchirures du décor.
Retour à
Wad Hâmid, 16 août 1985.
Voici un très grand livre, un très grand chant venu des rives
du Nil, tout chargé d’alluvions ténébreuses, de légendes
incertaines, d’histoires avérées, avec ça et là
des balafres de lumière qui trouent les yeux et le cœur des vivants.
Ritsos, chroniqueur
attentif au regard vague, 27 septembre 1985.
Athènes 1942. Yannis Ritsos a 33 ans. C’est la guerre et presque
la famine. Le poète use alors d’une arme inédite pour lui
: la prose.
La censure blanche,
1er novembre 1985.
Rien de tel qu’un centenaire pour blanchir une bonne fois les morts, même
les plus ténébreux. Ce qui s’organise autour d’Ezra
Pound n’échappe donc pas à la règle : place aux grandes
orgues et à l’amnésie.
Raphaël Alberti
et l’allégresse de la poésie pure, 6 décembre 1985.
Quiconque, à 18 ans, n’a pas connu l’irrépressible
nécessité de secouer son destin, vivra dans la norme, comme s’il
n’était que sa propre doublure.
La saga de l’Everest,
12 décembre 1985.
Passionnant, ce monument de papier qui célèbre la plus haute montagne
du monde et tous ceux qui en tentèrent l’ascension.
Dans le sillage
des hautes caravanes, 12 décembre 1985.
Le premier itinéraire de ce qui devait être nommée La Route
de la Soie au XIXème siècle, fut l’œuvre de Zhang Qian,
un émissaire de l’empereur Wudi des Han de l’Ouest, au IIème
siècle avant notre ère.
Écrire l’Inde
avec la lumière, 12 décembre 1985.
Roland et Sabrina Michaud relèvent un défi : photographier comme
personne ne l’avait jamais vu le fabuleux Taj Mahal.
Moghols et Krishna,
12 décembre 1985.
Ne nous plaignons pas que la mariée indienne, cette année, soit
trop belle. Il était temps de secouer la méconnaissance les a
priori, les banalités apitoyées qui encombraient tant d’esprits
en France au sujet du sous-continent.
Autant en emporte
le Gange, 28 février 1986.
Comme Jérusalem, Rome ou Lhassa, Bénarès semble un thème
imposé à tous les écrivains qui s’en approchent et
y séjournent.
Les livres de l’amour
éternel, 5 mars 1986.
Ceux qui, dans les années 60, eurent le privilège de lire She
dans l’édition Pauvert d’alors en gardèrent la mémoire
marquée d’une balafre de feu.
Kaboul : les bazars
ont perdu leur âme, 23 mars 1986.
À la pollution du pain s’est ajoutée la pollution de l’air.
La fumée empeste les ruelles, le vacarme tue les palabres, les invectives,
les marchandages.
Quand le conte se
fait livre, 1er juin 1986.
Comment découvre-t-on un être prédestiné, et combien
d’épreuves celui-ci doit-il traverser avant d’accéder
à la charge souveraine qui lui est promise ?
Pierre Bernard :
Monsieur Sindbad, 1er juin 1986.
À 45 ans, Pierre Bernard a toujours travaillé dans l’édition.
L’histoire
d’une édition en soixante volumes, 1er juin 1986.
L’histoire de l’édition du Roman de Baïbars est tout
à fait exceptionnelle, à la mesure du personnage considérable,
né en 1223 au Turkestan, mort en 1277 à Damas.
L’édition
des « Cantos » d’Ezra Pound, 20 juin 1986.
Ezra Pound est certainement l’écrivain le plus controversé
du XXème siècle. Certains voient en lui le plus grand poète
américain de notre temps, d’autres un champion de l’artifice.
Une vindicte torrentielle,
20 juin 1986.
Pour André Velter, les Cantos sont plus proches du déferlement
cacophonique que de la polyphonie universelle…
L’œuvre
vagabonde d’un mangeur de brumes, 4 juillet 1986.
Patrick Carré traduit l’intégrale des poèmes d’un
sage hirsute et narquois : Han-shan.
Nouvelles de l’époque
des Ming, 18 juillet 1986.
Jacques Dars est un habitué des grandes premières éditoriales
: après sa traduction du roman-fleuve chinois Au bord de l’eau
publié directement en Pléiade, voilà que sa version inédite
de vingt et une nouvelles datant de l’époque des Ming paraît…
En passant par Bénarès,
1er août 1986.
Quand le comte Hermann de Keyserling faisait le tour du monde pour arriver jusqu’à
lui-même.
Adonis à
New-York, 5 septembre 1986.
Dans les rues américaines, un poète arabe se souvient de Beyrouth.
Bernard Noël
au présent, 24 octobre 1986.
La voix de Bernard Noël, d’emblée perçue, est à
nulle autre pareille. Évidence, dépouillement, transparence.
Les chants d’un
monde meurtri, 31 octobre 1986.
Chez les poètes japonais du XXème siècle, la violence,
le blasphème, l’âpreté ont remplacé l’ineffable.
Tous les chants
du monde, 14 novembre 1986.
La célébration des quarante années d’existence de
l’UNESCO aurait pu se limiter à la dénonciation vengeresse
d’une organisation vouée aux bavardages, aux gaspillages et à
la défense des cultures officielles si l’une des hautes réalisations
qu’elle a favorisées, ne venait de naître.
Zao Wou-Ki l’universel,
11 décembre 1986.
Il est une œuvre où l’emportement devient maîtrise,
où l’excès devient harmonie, où la lumière
tumultueuse des limbes devient transparence du souffle, où la violence
devient beauté.
Dans l’atelier
de Velickovic, 11 décembre 1986.
Voici un livre dynamique où les images ne sont pas fixées en majesté,
où les dessins, les photos et les textes sont pris ensemble…
La route du sel,
11 décembre 1986.
Région népalaise située au nord de la chaîne de Dhaulagiri
(8 172 m), le Dolpo jouxte le Tibet et appartient à l’aire culturelle
tibétaine.
L’Himalaya
de Jean Denis, 11 décembre 1986.
C’était un soir d’août, près du monastère
d’Alchi, au Ladakh…
Réalité
indienne, 11 décembre 1986.
Les paysages du Kérala sont parmi les plus somptueux de l’Inde,
et Rabghubir Singh en donne de belles représentations…
Trésors de
la Cité interdite, 11 décembre 1986.
La Chine s’ouvre, la Chine ouvre ses musées, exhibe ses richesses
culturelles, mais ne renonce pas totalement au récit stéréotypé
de sa propre histoire.
Porcelaines de Chine,
12 décembre 1986.
Deux livres somptueux présentent avec magnificence l’art fragile
de la porcelaine chinoise.
Un rêve plus
long que les Nuits, 26 décembre 1986.
On n’avait jamais traduit les Mille et Une Nuits en recourant exclusivement
aux manuscrits originaux. René Khawam l’a fait. Une superbe réussite…
et l’occasion de quelques révisions déchirantes.
Eugenio de Andrade,
l’ami intime du soleil, 9 janvier 1987, 176 mots.
Eugenio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains
à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé
la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ
d’attraction mentale.
Lettres tibétaines,
Chants d’amour d’un dalaï-lama rebelle, 30 janvier 1987, 712
mots.
Les poèmes d’un jeune homme fougueux non conformiste, à
la fin du dix-septième siècle. La fonction de dalaï-lama
n’est pas forcément une bienheureuse sinécure. Dans la longue
lignée des moines souverains qui se succédèrent à
la tête du Tibet, il en est un au moins à s’être désolé
de cette bonne...
Un coucou parmi
les corbeaux, 30 janvier 1987, 494 mots.
La vie d’un marginal de génie qui éclaire l’histoire
du Tibet au début du XXe siècle. Le destin tourmenté d’un
être d’exception peut-il servir de révélateur et dissiper
les pans d’ombre d’une société traditionnelle sur
le déclin ? L’histoire de Gedun Chompel, minutieusement, pieusement...
Hart Crane, le mythe
d’une impossible Amérique, 20 février 1987, 302 mots.
Le 27 avril 1932, depuis l’Orizaba, un paquebot qui effectue chaque semaine
la traversée de Vera-Cruz à New-York, un poète de trente-trois
ans tombe à la mer et disparaît. Il s’appelait Hart Crane,
et sa mort est à son image : dilettante et tragique.
Être ou ne
pas être Fernando Pessoa, 27 février 1987, 1132 mots.
Avant les œuvres complètes de Pessoa, en préparation chez
Bourgois, La Différence publie la correspondance de cet homme étrange
qui affirmait ne pas écrire comme un être humain. Plus que quiconque,
l’écrivain portugais Fernando Pessoa fut un autre, des autres,
et même personne.
La nostalgie désarmée
de Rutger Kopland, 27 mars 1987, 241 mots.
C’est un chant si dépouillé que le silence frissonne à
peine. La poésie de Rutger Kopland s’entend sans effraction, comme
un murmure vital qui nomme une succession d’instants. La voix ne cherche
pas la merveille, elle énonce le présent, le provisoire, la ronde
saisonnière.
Le Tibet en connaissance
de cause, 24 avril 1987, 213 mots.
En inaugurant une nouvelle collection consacrée à « L’espace
tibétain » par la réédition - la première
publication date de 1962 - d’un livre aussi essentiel que la Civilisation
tibétaine de Rolf A…
Des lettrés
chinois en Extrême-Occident, 15 mai 1987, 414 mots.
Où réside le Fils du Ciel se tient le centre de l’univers.
Alentour, l’empire immense et multi millénaire ordonne l’immuable
harmonie. Au-delà, passés les déserts, les montagnes, les
océans, campent des barbares qu’il faut à l’occasion
traiter en lointains vassaux mais qu’il est sage, le plus...
Les Trois Royaumes,
5 juin 1987, 134 mots.
Les éditions Flammarion publient, en six volumes, l’intégrale
du cycle romanesque intitulé les Trois Royaumes, dans une traduction
de Nghiêm Toan et Louis Ricaud. Le cadre historique de ce classique des
lettres chinoises est celui des temps troublés, qui virent au début
du troisième siècle...
Conteurs et ermites
L’imaginaire populaire entre le foisonnement du conte et la spiritualité
du poème, 5 juin 1987, 988 mots.
Comme un iceberg qui lentement se retournerait, la littérature chinoise
révèle, d’année en année, l’immensité
de ses trésors enfouis. Voici maintenant que l’univers sans fin
des contes populaires donne lieu à une exploration minutieuse et enchantée.
Au premier rang des défricheurs : Jacques Dars.
Luis Mizón,
l’exil et l’écriture, 5 juin 1987, 224 mots.
Traduit par Roger Caillois il y a plus de dix ans, Luis Mizón s’est
imposé d’emblée au tout premier rang des poètes latino-américains
actuels, d’autant que Claude Couffon a poursuivi, amplifié les
découvertes en multipliant les éditions bilingues, qui sont ici
plus nécessaires que jamais...
Le paradis perdu
de Luis Cernuda, 31 juillet 1987, 261 mots.
Recueil des proses poétiques composées en exil par Luis Cernuda,
Ocnos est un livre qui possède le fort pouvoir d’envoûtement
des rêveries solaires. Pour ce Sévillan réfugié à
Glasgow au sortir de la guerre d’Espagne et qui n’est pas loin de
considérer l’Ecosse comme un enfer brumeux, la...
Miklos Szentkuthy,
l’ogre alchimiste, 31 juillet 1987, 842 mots.
Est-ce parce qu’il écrit en hongrois, langue " impossible
", que Miklos Szentkuthy, soixante-dix-neuf ans, n’est pas traduit
? En attendant qu’un éditeur français s’intéresse
à lui, André Velter a rencontré ce créateur déraisonnable
et démesuré.
Les damnés
de la terre La misère et la colère des parias de l’hindouisme
à travers une autobiographie et une anthologie, 21 août 1987, 613
mots.
Chargés de mener les ânes au pâturage, mes petits copains
et moi les conduisions jusqu’à la lisière du village, là
où les villageois venaient chier le matin. Après, on s’amusait
avec les cailloux qui leur avaient servi à s’essuyer.
Faust a quatre cents
ans, 4 septembre 1987, 2199 mots.
Le 4 septembre 1587, l’imprimeur allemand Jean Spies publie, sans nom
d’auteur, l’Histoire du docteur Jean Faust, le très renommé
sorcier et magicien. D’emblée, l’écho est immense,
embrasant l’imagination populaire. Une légende est née,
qui va traverser les siècles.
Bouddhas oubliés
au pays des dieux,12 septembre 1987, 1560 mots.
Qui sauvera les statues bouddhiques d’Iwang, livrées à la
neige, à la pluie, à l’indifférence, au fond d’une
haute vallée tibétaine (Photos : Marie-José Lamothe). À
Gyantsé, personne n’avait le souvenir qu’un lieu nommé
Iwang ait jamais existé.
Le missionnaire
du Toit du monde, 18 septembre 1987, 279 mots.
Pendant des siècles sur les planisphères, le pays le plus haut
était une terre inconnue, isolée, interdite. Le Tibet s’entourait
d’une aura d’autant plus mystérieuse que personne ne pouvait
l’entrevoir.
Alain Daniélou,
le baladin érudit, 2 octobre 1987, 1290 mots.
On fête les quatre-vingts ans de ce voyageur amusé, de ce savant
désinvolte qui semble n’avoir payé aucun tribut au temps.
Flammarion publie ses chroniques d’un Tour du monde en 1936 et sa traduction
d’un chef-d’œuvre de la littérature tamoule : le Scandale
de la vertu.
Satyajit Ray et
la magie du réel, 2 octobre 1987, 401 mots.
Cinéaste de génie - le mot ne parait nullement exagéré
pour désigner l’auteur du Salon de Musique -, Satyajit Ray est
aussi musicien, dessinateur, conteur de grand talent. Ce dernier don ne devait,
pourtant, se révéler à lui que tardivement, comme un héritage
insoupçonné.
Le tour du monde
et le scandale de la vertu, 2 octobre 1987, 723 mots.
New-York est, après la chapelle Sixtine, l’endroit rêvé
pour les torticolis. Le ton est donné : le Tour du monde en 1936, d’Alain
Daniélou, s’apparente à un journal de voyage débridé
où un art certain de la caricature se mêle à beaucoup d’intuition,
où des visées pertinentes et des jugements...
Il y a trente ans
Albert Camus, prix Nobel de littérature, 25 octobre 1987, 1708 mots.
À l’automne de 1957, pour le Nobel de littérature, on attendait
Malraux, Pasternak ou Sartre. Le choix d’Albert Camus fut - le 18 octobre
- une véritable surprise. Non que l’auteur de la Peste ait été
jugé indigne d’une telle distinction, mais de nombreux commentateurs
considéraient que l’Académie...
La mort de Pierre
Seghers L’homme de Babel, 6 novembre 1987, 499 mots.
Le poète et éditeur Pierre Seghers, qui, depuis près de
cinquante ans, jouait un rôle de grand découvreur, est mort, le
mercredi 4 novembre, à Créteil (Val-de-Marne). Il était
âgé de quatre-vingt-un ans.
À la recherche
du sens perdu, 27 novembre 1987, 272 mots.
D’Œdipe à Faust, le titre du tonique et brillant essai d’Henri
Bianchi ne dit pas assez l’originalité de ce livre. Car le périple
qu’il propose ne s’en tient pas aux stations obligées du
chemin de croix philosophique occidental, mais intègre à sa quête
les voies de l’Orient.
Dans le tumulte
des batailles seigneuriales, 27 novembre 1987, 815 mots.
Les Trois Royaumes ou un siècle d’histoire mis en roman. Un livre
d’intrigues, de crimes, de fureurs, mais aussi un manuel de stratégie
politique et militaire. Composé au milieu du quatorzième siècle,
le livre des Trois Royaumes a pour cadre l’une des périodes les
plus troublées de l’histoire...
L’art du Toit
du monde, 10 décembre 1987, 203 mots.
Après la douteuse exposition du printemps et de l’été
dernier au Muséum d’histoire naturelle, pompeusement intitulée
Trésors du Tibet, et qui avait pour objectif principal de faire écho
à la réécriture chinoise de l’histoire tibétaine,
il faut saluer le livre de Gilles Béguin, les Arts du Népal...
Vivre et mourir
à Bénarès, 10 décembre 1987, 119 mots.
Depuis Ganga, qui demeure son grand livre, Raghubir Singh a imposé un
autre regard sur l’Inde : un regard qui sait percevoir les débordements
de la vie et accepte de se laisser envahir. D’où vient que son
dernier album déçoive alors qu’il est précisément
dédié à la ville indienne la plus...
Un jour, un an,
des siècles, au Yémen, 10 décembre 1987, 474 mots.
Dès l’abord, on reconnaît un grand livre à sa force
d’évidence, à la conviction qui l’habite, à
cette tension vers la perfection qui a ordonné les images, rythmé
les textes, disposé l’espace des pages.
Les mystères
tibétains, 29 janvier 1988, 266 mots.
Lentement réapparaît l’œuvre de Jacques Bacot, qui fut
l’un des grands orientalistes de ce siècle : un érudit mais
aussi un homme de terrain, et c’est pourquoi ses essais comme ses traductions
gardent l’élan des découvertes et le souffle de l’aventure.
Retour dans un pays
piégé Vijay Singh éclaire la révolte des sikhs du
Pendjab. Avec la force d’un constat désespéré, 5
février 1988, 629 mots.
Si, à la fin des années 70, quelqu’un avait prédit
que l’une des plaies incurables de l’Inde allait apparaître
dans la région du Pendjab, personne n’aurait écouté
cet oiseau de malheur. L’essor de la province et l’enrichissement
des habitants étaient tels qu’ils passaient pour exemplaires.
Le meurtre du professeur
Majrouh, Le poète assassiné, 14 février 1988, 389 mots.
L’Afghanistan vient de perdre son plus grand poète (Le Monde du
13 février). Pour donner la mesure du crime, il faut évoquer le
destin de Federico Garcia Lorca, victime, comme Sayd Bahodine Majrouh, des mêmes
forces obtuses. Hier, c’était un peloton d’exécution
dans le petit jour de Grenade.
Mort d’un
poète, Le siècle de René Char, 21 février 1988,
766 mots.
Le poète René Char est mort le vendredi 19 février à
Paris à l’hôpital du Val-de-Grâce où il était
hospitalisé depuis une dizaine de jours. L’auteur des Feuillets
d’Hypnos avait fêté ses quatre-vingts ans le 14 juin à
l’Isle-sur-la-Sorgue le village du Vaucluse où il était
né et où il sera inhumé...
Dans le sillage
retrouvé de la poésie persane, 8 avril 1988, 536 mots.
Il n’y a pas si longtemps, sur les routes d’Iran et d’Afghanistan,
le meilleur compagnon de voyage était un livre : l’Anthologie de
la poésie persane, de Z. Safâ (aujourd’hui réédité).
Dans les caravansérails, dans les bazars, devant les dômes turquoise
des mosquées, dans un champ de mûriers...
Les mots-énergie
de José Angel Valente, La recherche poétique du point zéro,
15 avril 1988, 488 mots.
Après l’Innocent, Trois leçons de ténèbres
et Material Memoria, qui avaient déjà révélé
José Angel Valente en France, deux nouveaux livres paraissent dans les
traductions exemplaires de Jacques Ancet.
« Après-demain
je serai un autre », 29 avril 1988, 816 mots.
Rien de plus naturel pour Fernando Pessoa que d’avoir été
précédé sur les sentiers de la gloire littéraire
par la coterie inexistante de ses doubles. En France, depuis trente ans, ce
sont les hétéronymes majeurs, Alberto Caeiro et Alvaro de Campos,
qui confisquèrent l’attention, au point de...
La mort d’Oktay
Rifat, 13 mai 1988, 191 mots.
Le poète et dramaturge Oktay Rifat vient de mourir à Stamboul.
Né en 1914, il était le cousin de Nazim Hikmet et fut, après
la seconde guerre mondiale, avec Orhan Veli et Melih Cevdet, à l’origine
du renouveau de la poésie turque.
Lokenath Bhattacharya,
modeste magicien, 20 mai 1988, 475 mots.
Un poète venu des marges du Bengale... Henri Michaux avait aimé
les Pages sur la chambre de Lokenath Bhattacharya et suscité leur première
publication en 1976. Depuis, l’œuvre du poète bengali s’est
entourée d’un cercle de lecteurs encore peu nombreux mais fervents.
Au temps des empereurs
l’ombre des femmes, 3 juin 1988, 434 mots.
Danielle Elisseeff parcourt deux mille ans d’histoire chinoise. Pour faire
justice, du côté des femmes, d’un exotisme de pacotille.
(Photos : Jean-Loup Charmet) Derrière le miroir, ce n’est plus
nuit câline…
Le charme redoutable
du Tibet, 24 juin 1988, 1210 mots.
Le récit du voyage que fit, au siècle dernier, un officier russe
qui s’intéressait davantage à la faune et à la flore
qu’à la guerre. Et la chronique d’un érudit chimérique
et aventurier... Longtemps, le Tibet ne fut sur les cartes de la Haute-Asie
qu’une immense tache blanche, comme s’il...
Les mille voix d’Edmond
Jabès, 1 juillet 1988, 349 mots.
Chaque jour qui passe et nous éloigne du temps d’Auschwitz ou,
qui sait, nous y reconduit, l’œuvre d’Edmond Jabès acquiert
une résonance nouvelle, dévoile une nécessité plus
vive. La réédition dans la collection L’imaginaire des trois
premiers tomes du cycle intitulé le Livre des questions...
La mort de l’écrivain
hongrois Miklos Szentkuthy, Un démiurge faussement désinvolte,
23 juillet 1988, 464 mots.
Pour moi, une journée idéale commencerait tôt le matin à
l’université par une dispute consacrée à la Summa
theologiae, de Thomas d’Aquin et s’achèverait tard le soir
sur la scène d’un cabaret pour y raconter des historiettes piquantes...
L’exploration
de Roberto Juarroz Une tentative passionnée pour réconcilier la
poésie et la pensée, 12 août 1988, 492 mots.
À quoi bon des poètes ?, se demandait Hölderlin. Le poète
est celui qui dit les choses essentielles, affirmait Elisabeth Browning. Eluard
annonçait, avec un bel optimisme, l’avènement futur de l’évidence
poétique : Toutes les paroles seront sacrées et l’homme,
s’étant enfin accordé à la...
La mort d’un
poète, 11 septembre 1988, 511 mots.
En hommage à Miklos Szentkuthy, récemment décédé,
France Culture rediffuse l’émission que lui avait consacrée
André Velter en octobre 1987. Celui-ci apporte ici son témoignage
sur la mort de l’écrivain hongrois.
Fugitifs et faussaires,
30 septembre 1988, 815 mots.
Les personnages d’Inoué hantent des paysages de défaite
L’œuvre de Yasushi Inoué